Le Proche-Orient s’enfonce dans une spirale dangereuse. Les frappes israéliennes sur des sites nucléaires iraniens, dont l’opération Rising Lion, ont provoqué la mort de hauts responsables et endommagé des infrastructures sensibles, poussant Téhéran à promettre une riposte sévère. Ce regain de tension s’inscrit dans le conflit de longue date autour du programme nucléaire iranien, perçu par Israël comme une menace existentielle.
Mais au-delà du prétexte nucléaire, c’est la question palestinienne qui structure l’architecture de la violence. Gaza, ravagée depuis octobre 2023, incarne une crise humanitaire majeure, et un point de bascule moral pour la communauté internationale. L’obsession sécuritaire masque mal le refus de résoudre la cause première de l’instabilité régionale : la négation persistante du droit des Palestiniens à vivre libres et en sécurité.
Il est frappant de constater que la tension nucléaire n’est qu’un écran pour éviter de traiter le cœur véritable de la discorde. En dénonçant le programme iranien, les puissances occidentales détournent l’attention de leur impuissance ou de leur complicité face à ce que beaucoup qualifient aujourd’hui de génocide à Gaza.
La composition du Conseil de sécurité reflète ce déséquilibre : les grandes puissances y imposent leur volonté, même dans des conflits où elles sont directement impliquées. La réforme de cet organe devient une urgence.
Dans cet engrenage, le soutien iranien aux Houthis du Yémen devient central. Ceux-ci ont repris leurs attaques contre les navires commerciaux, en solidarité avec Gaza. Après une accalmie, ils ont visé deux navires cette semaine. Le chef houthi, Abdul Malik al-Houthi, a affirmé que les attaques se poursuivront tant que l’attaque contre Gaza perdure. Plus de cent frappes avaient déjà été revendiquées entre novembre 2023 et décembre 2024.
La résurgence de ces actions fait craindre une déstabilisation du détroit de Bab el-Mandeb, passage stratégique du commerce maritime mondial. Ce n’est plus un simple conflit entre Israël et l’Iran, mais un arc de tension qui va de Gaza au Yémen, en passant par les eaux de la mer Rouge.
Je l’avais déjà analysé dans un article paru en janvier 2024 dans Al-Watwan, intitulé « De la Palestine au Yémen : l’effet domino ». Ce que nous vivons aujourd’hui confirme cette lecture : le soutien de l’Iran à la cause palestinienne est un axe structurant de son opposition à l’ordre régional actuel.
Même si un cessez-le-feu a momentanément réduit l’intensité entre l’Iran et Israël, la tension reste palpable. Le conflit est une véritable bombe à retardement. La racine du mal reste l’impunité dont bénéficie Israël dans sa politique d’annexion et de bombardement aveugle.
Le droit de légitime défense ne saurait justifier la violation du droit international humanitaire. Bombarder le ministère iranien des Affaires étrangères, par exemple, ne constitue pas une cible militaire légitime. Ce genre d’action alimente les frustrations et radicalisations. Traiter les symptômes ne suffit plus : il faut affronter les causes profondes et déséquilibres structurels du système international.
Une paix sans Moscou est une illusion
Les États-Unis ont depuis longtemps perdu leur légitimité de médiateur. Leur alignement inconditionnel sur Israël les rend inaudibles aux yeux des peuples de la région. Téhéran refuse désormais tout dialogue avec Washington ou Paris. Les États arabes, bien que solidaires, manquent du poids géopolitique pour influencer réellement la diplomatie régionale.
La politique occidentale repose sur un deux poids deux mesures flagrant : on dénonce certains crimes, on en ignore d’autres. Cette incohérence alimente la colère et le repli stratégique des puissances régionales vers d’autres alliés.
Les frappes israélo-américaines sur les sites nucléaires comme Natanz ou Fordow n’ont rien résolu. Elles repoussent l’inévitable : un affrontement général si les racines ne sont pas traitées. La violence militaire ne règle rien. Elle empêche l’expression légitime des revendications et verrouille toute solution politique.
Dans ce contexte, la Russie de Vladimir Poutine s’impose comme un acteur incontournable. Dotée du droit de veto à l’ONU, forte de son alliance stratégique avec l’Iran, Moscou peut parler à Téhéran d’égal à égal. C’est une diplomatie d’équilibre, face à l’unilatéralisme occidental.
Active en Syrie, la Russie tisse des alliances nouvelles dans la région. Ce repositionnement s’inscrit dans une logique multipolaire qui remet en cause l’hégémonie américaine du XXe siècle. De nombreux États se tournent désormais vers Moscou pour construire des alternatives, s’affranchir des conditionnalités occidentales, et retrouver une voix.
Vladimir Poutine dispose du capital politique pour faire entendre raison à l’Iran. Il comprend que la cause palestinienne est au cœur de l’agenda iranien et que toute paix durable doit intégrer cette dimension. Ce n’est pas en gelant les ambitions nucléaires qu’on pacifiera la région, mais en reconnaissant la centralité de Gaza dans la géopolitique régionale.
Une diplomatie sincère suppose d’écouter tous les acteurs, sans exclusion. La Russie ne peut être marginalisée dans cette équation. Elle doit être intégrée au processus de paix, non comme un soutien du chaos, mais comme un contrepoids légitime à l’unilatéralisme. Sans elle, aucune paix viable ne pourra émerger.
Ce n’est pas une guerre de religions, c’est un appel à la conscience
Il est plus que jamais nécessaire de dissiper les malentendus. Ce qui se joue aujourd’hui ne relève pas d’un choc entre l’islam et la civilisation judéo-chrétienne. Il ne s’agit pas d’une guerre de religions. Refusons les amalgames. Ils alimentent les haines identitaires et brouillent les repères moraux.
Notre engagement ne repose pas sur une appartenance confessionnelle, mais sur un impératif universel : la dignité humaine. De la même manière que l’humanité s’est levée avec horreur face au génocide des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, nous nous indignons face au massacre de Gaza. Il ne s’agit pas d’être musulman, juif ou chrétien : il s’agit d’être humain.
Ce cri ne s’arrête pas à la Palestine. Nous dénonçons les massacres au Congo, les violences au Soudan, la répression des Ouïghours en Chine. Partout où le droit à la vie est bafoué, notre devoir est d’élever la voix.
Les États peuvent parler en langage de puissance. Mais la conscience citoyenne ne doit jamais vaciller. Nos marches, nos écrits, nos silences brisés ne sont pas des positionnements communautaires. Ce sont des appels à la justice.
Nous condamnons les crimes du 7 octobre 2023, tout comme nous dénonçons les frappes israéliennes ou les bombardements iraniens qui frappent indistinctement les civils. Ce sont toujours les innocents qui paient le prix des ambitions militaires. Familles brisées, enfants ensevelis, vies fauchées.
Nous refusons la hiérarchisation des victimes. Quelle que soit leur origine, leur foi, leur nationalité, chaque vie humaine mérite le même respect. Ce n’est pas une guerre de religions. C’est une guerre contre la conscience. Et nous y répondons par la fidélité à nos valeurs : justice, vérité, humanité.
HOUDAIDJY SAID ALI
Juriste Publiciste et Internationaliste
Paris, France

