Opinion

UN FOOTBALL AUX EFFETS POLITIQUES ET DIPLOMATIQUES (PAR HOUDAIDJY SAID ALI)

Le continent africain a récemment vécu un moment d’intense ferveur et de communion à l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations, organisée dans un pays dont les infrastructures témoignent du progrès réel et des moyens dont dispose désormais l’Afrique pour accueillir, à l’avenir, une Coupe du monde. Il convient de rappeler que la dernière fois que le continent africain a abrité une telle compétition mondiale, ce fut en Afrique du Sud, lors du sacre de l’Espagne.

Dans cette dynamique, le Maroc s’est affirmé comme un candidat crédible et sérieux, disposant de stades conformes aux normes internationales et d’un environnement logistique à la hauteur des exigences contemporaines. Il serait malhonnête de nier que le Royaume affiche une économie dynamique et une capacité organisationnelle qui ne cessent de se consolider.

Cette CAN a pleinement rempli sa mission sportive et symbolique. De nombreuses sélections s’y sont engagées avec ambition, parfois au-delà de ce que leur niveau réel permettait d’espérer. Les Comores, notamment, ont ouvert la compétition face au pays hôte. Après une première période remarquablement disputée, marquée par une organisation défensive solide et disciplinée, la logique sportive a fini par s’imposer en seconde mi-temps. Résister pendant quatre-vingt-dix minutes face à une équipe du calibre du Maroc relevait d’un défi presque insurmontable, tant l’écart individuel et collectif paraissait évident. Les Comores se sont donc inclinées avec dignité, laissant le Maroc poursuivre un parcours fait de victoires et de résultats positifs.

Parallèlement, d’autres nations apparaissaient comme des favorites naturelles : le Nigeria, le Sénégal ou encore l’Égypte, portés par des effectifs riches et expérimentés. Les demi-finales ont ainsi consacré une affiche très attendue, opposant le Maroc au Sénégal, ce dernier étant largement considéré comme favori au regard de son style de jeu, de sa maturité tactique et de la qualité de son effectif.

Au-delà de la compétition sportive, la CAN demeure avant tout un moment de partage, de convivialité et d’expression culturelle. L’Afrique, immense par sa diversité et sa richesse, a une longue tradition d’autodérision, de célébration et de passion autour du football, qui reste, quoi qu’on en dise, un jeu. Cette édition a été marquée par des hommages symboliques, par la mise en valeur des cultures nationales à travers les tenues traditionnelles lors des arrivées des équipes, mais aussi par les échanges et provocations verbales devenus presque rituels dans l’univers du football africain.

Toutefois, un point noir est venu ternir le tableau : les critiques persistantes à l’encontre de l’arbitrage. Ces contestations n’étaient nullement dirigées contre une nation en particulier, mais traduisaient un malaise plus profond. L’Afrique s’efforce depuis des années de redorer son image sportive, et ses performances récentes dans les classements internationaux, notamment celles du Sénégal et du Maroc, confirment cette progression.

Les erreurs arbitrales, jugées flagrantes par de nombreux observateurs, ont suscité une indignation dépassant le cadre d’une simple frustration de perdant. Certes, la contestation fait partie du football, mais la finale entre le Sénégal et le Maroc, censée départager les deux “Lions” du continent, a offert une image pour le moins inattendue. Le match était équilibré, disputé avec prudence, chaque équipe cherchant à exploiter la moindre erreur adverse. Le Sénégal dominait légèrement la possession lorsque l’arbitre interrompit une action conclue par une tête, sifflant une faute avant même son terme, sans recours à l’assistance vidéo. À l’inverse, en fin de rencontre, une faute similaire en faveur du Maroc conduisit immédiatement à une consultation de la VAR, provoquant un sentiment d’injustice et un effet de rupture.

La tension atteignit alors son paroxysme. Par souci de dignité et d’honneur, le Sénégal décida de quitter momentanément le terrain, geste qui trouva un écho chez de nombreux Africains, convaincus que la limite avait été franchie. Des supporters, excédés, envahirent la pelouse, donnant lieu à des scènes de confusion, d’énervement et de violence contenue, tandis que d’autres tentaient d’apaiser les esprits.

C’est alors que s’imposa la stature d’un véritable leader. Dans un élan de responsabilité et de grandeur, le capitaine sénégalais rappela ses coéquipiers à l’ordre et les exhorta à revenir sur le terrain pour jouer jusqu’au bout, avec honneur et courage. Sa parole, empreinte d’autorité morale et de charisme, ne souffrit aucune contestation. Lorsqu’il s’exprimait, le silence s’imposait. Son aura, comparable à celle des plus grands leaders du football mondial, s’est forgée à la force du travail, du parcours et d’un palmarès éloquent.

Comme souvent dans le football, le destin sembla se jouer des certitudes. Le penalty manqué par le tireur marocain suscita de nombreuses interprétations : pour certains, un geste volontairement provocateur ; pour d’autres, une tentative maladroite d’élégance excessive, inspirée de gestes déjà vus lors de grandes finales internationales. Quoi qu’il en soit, cet épisode illustra une fois de plus la cruauté et l’imprévisibilité du football, où le talent, l’orgueil et le sort s’entremêlent dans un instant décisif.

Le tournant décisif survint lorsque le gardien sénégalais, parfaitement ancré sur ses appuis, détourna le penalty avec autorité. Ce geste, lourd de sens, fut aussitôt interprété par beaucoup comme l’expression d’une justice immanente, presque réparatrice. Dans la continuité, le Sénégal trouva la faille durant les prolongations et prit l’avantage, scellant ainsi une victoire à la fois sportive et symbolique.

Ce succès ne fut pas seulement celui d’une équipe, mais celui d’un continent tout entier. Le Sénégal porta sur ses épaules la colère, l’indignation et le sentiment d’injustice ressentis par de nombreux Africains face à un arbitrage largement décrié tout au long de cette Coupe d’Afrique des nations, et perçu par certains comme favorable au pays hôte. Animés par une détermination sans faille, les Lions de la Teranga défendirent et attaquèrent avec une intensité rare, comme si l’enjeu dépassait le simple cadre du football. Le rêve marocain, nourri depuis des décennies, fut ainsi brisé après près d’un demi-siècle d’attente. Le Sénégal, loin d’être venu pour participer, revendiquait clairement une deuxième étoile. Les Lions ne cherchaient pas seulement à triompher, mais à affirmer leur autorité sur le football africain, en imposant leur suprématie avec force et caractère.

Cependant, l’impact de cette finale dépassa largement le terrain. Certains événements survenus en marge du match offrirent une image préoccupante pour le continent, au moment même où le monde entier avait les yeux tournés vers l’Afrique. Ces débordements, regrettables, sont d’autant plus inquiétants qu’ils peuvent raviver ou exacerber des tensions régionales préexistantes, notamment dans un contexte géopolitique déjà fragile. Les célébrations excessives, les provocations et certaines réactions hostiles ont alimenté des crispations inutiles, y compris parmi des nations qui se réjouissaient ouvertement de la défaite marocaine.

Il convient pourtant de rappeler que le Sénégal et le Maroc entretiennent historiquement des relations fraternelles, solides et respectueuses, connues de tous. La question s’est alors posée de savoir si cette CAN avait fragilisé ce lien. Les faits rapportés font état de blessés et d’interpellations : dix-huit ressortissants sénégalais et un ressortissant algérien ont été arrêtés et traduits devant la justice marocaine pour des faits qualifiés de hooliganisme, incluant notamment des tentatives d’envahissement de terrain, des jets de projectiles et des troubles à l’ordre public. Dix-sept supporters sénégalais ont été jugés en flagrant délit à Rabat, sans ouverture d’information judiciaire, ce qui traduit une volonté de traitement rapide des faits.

Dans ce climat de tension, des messages de prudence ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux, appelant au calme et à la retenue, conscients que la frustration collective pouvait entraîner des dérives aux conséquences graves. Les rumeurs faisant état d’un homicide visant un ressortissant sénégalais se sont révélées infondées. Les autorités marocaines ont précisé qu’un corps sans vie avait été découvert à Salé, au nord de Rabat, appartenant à un homme originaire d’Afrique subsaharienne, sans confirmation de sa nationalité. Selon les premières constatations, aucune trace de violence n’a été relevée, hormis de légères morsures attribuées à des chiens errants. Une enquête est en cours afin d’identifier la victime. La Direction générale de la sûreté nationale du Maroc a formellement assuré qu’aucun homicide ni agression mortelle n’était lié à la finale du 18 janvier 2026.

Face à cette situation sensible, marquée par la présence d’une importante diaspora sénégalaise sur le sol marocain, le Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a réagi avec responsabilité et fermeté. Prenant pleinement la mesure de l’enjeu, il a dépêché quatre officiers de police sénégalais afin d’accompagner les procédures judiciaires et de contribuer à l’apaisement des tensions. Ce geste, à la fois politique et humain, témoigne d’un sens aigu du devoir et d’un attachement réel à la protection de ses compatriotes.

Il est important de le souligner avec objectivité : souvent critiqué pour son discours, il a cette fois inscrit son action dans le concret. Reconnaître ce qui est juste n’est pas une complaisance, mais un impératif d’équité. Si la critique est légitime lorsque les choses vont mal, la reconnaissance l’est tout autant lorsque des décisions responsables sont prises. C’est à cette condition que le regard porté sur l’action publique demeure honnête, équilibré et exempt de toute partialité.

Ce contexte appelle avant tout à une prise de conscience lucide de la fragilité persistante de notre continent. L’Afrique demeure engagée dans un long processus d’intégration, mais cet élan se heurte encore à de profondes lignes de fracture. L’Union africaine peine à imposer une cohésion réelle, tant l’Afrique est vaste, plurielle et traversée par une diversité exceptionnelle de cultures, de religions, de langues, de modèles de gouvernance et d’histoires.

Lorsqu’il s’agit de résoudre des problèmes structurels, il est indispensable de nommer les réalités sans détour ni complaisance. Il existe, depuis longtemps, des tensions latentes nourries par des perceptions erronées et des oppositions artificielles, notamment entre ce que certains qualifient d’« Afrique noire » et d’« Afrique blanche ». Une telle dichotomie est non seulement réductrice, mais fondamentalement fausse. L’Afrique est multiple. Être Africain ne relève ni de la couleur de peau ni de l’appartenance religieuse. Le Marocain, l’Égyptien, le Tunisien, comme le Cap-Verdien, le Sud-Africain ou le Comorien, sont pleinement africains. Le continent abrite des peuples amazighs, touaregs, haoussa, igbo et bien d’autres encore. Cette pluralité constitue une richesse, non un facteur de division.

Pourtant, certains discours méprisants continuent d’affaiblir les efforts collectifs consentis depuis des décennies. Les revendications identitaires exclusives, les slogans séparatistes ou régionalistes, traduisent une vision étroite et dangereuse de l’appartenance africaine. Il est légitime de s’interroger : le parcours exceptionnel du Maroc lors de la Coupe du monde 2022 n’a-t-il pas été une victoire pour toute l’Afrique ? N’est-ce pas l’un des nôtres qui a porté haut les couleurs du continent sur la scène mondiale, suscitant fierté et espoir bien au-delà de ses frontières nationales ?

Le Maroc a incontestablement œuvré pour projeter une image positive de son pays et de son football. Toutefois, cette Coupe d’Afrique des nations a laissé un goût amer à de nombreuses délégations, principalement en raison des polémiques arbitrales et du sentiment diffus que la quête du titre s’était faite au prix de pratiques jugées excessives. Le risque serait que ces frustrations alimentent un éloignement progressif de l’idéal d’unité africaine, aussi bien du côté marocain que du reste du continent.

Il serait profondément regrettable que certains en viennent à se détacher de leur africanité, ou que l’Afrique, en retour, tourne le dos à l’un de ses membres. L’ambition doit rester celle d’un continent uni, solidaire, allant du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, animé par un esprit de fraternité et de destin commun. C’est dans cet esprit qu’il faut saluer les appels à l’apaisement, notamment celui du Premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, dont l’intervention visait précisément à prévenir toute escalade inutile des tensions.

Le football demeure un sport, mais lorsqu’il n’est pas contenu par la raison et la responsabilité, il peut rapidement devenir un enjeu politique et diplomatique à part entière, ce qui semble déjà, en partie, le cas. Le danger serait de laisser prospérer des discours isolationnistes, fondés sur une négation absurde de l’identité africaine commune. Une telle dérive ne ferait que retarder notre marche collective et fragiliser les diasporas africaines, en brouillant la distinction essentielle entre les peuples et les autorités étatiques.

Il faut espérer que cette CAN restera, in fine, un épisode sportif, et rien de plus. Que l’émotion cède la place à la sagesse. Et que l’Afrique, forte de son histoire et de ses idéaux, continue de porter haut les valeurs de dignité, de solidarité et d’émancipation défendues par Thomas Sankara et par tous ceux qui ont rêvé d’un continent libre, uni et respecté

HOUDAIDJY SAID ALI
Juriste Publiciste et Internationaliste
Paris – France

Comores Echos24

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