Innā lillāhi wa innā ilayhi rājiʿūn
Tombeau d’écume : l’Océan assassine, le régime complice se tait !
En ce 15 juillet 2025, l’Océan Indien, ce bras d’eau qui enlace nos îles, s’est encore une fois mué en sépulcre. Un nouveau kwasa-kwasa a sombré entre Anjouan et Mayotte, emportant dans ses abysses des vies, trop jeunes, trop pauvres, trop fatiguées d’attendre.
Sur les plages de Mayotte, les vagues ont rejeté le corps sans vie d’une personne anjouanaise. Une silhouette inerte. Un cri muet. Une accusation silencieuse que les marées n’arrivent plus à dissimuler.
Oui, je vais publier cette image insoutenable. Non par goût du choc. Mais parce que l’indifférence tue plus sûrement encore que l’océan. Ce corps, figé par la mer, devient le miroir de notre honte collective. Il faut regarder ce que l’on refuse de voir. Il faut hurler là où les puissants murmurent ou se taisent. Je demande pardon à celles et ceux que cette image heurtera. Je sais combien elle est difficile, violente, dérangeante. Mais je n’ai pas d’autre choix. Ma conscience me dicte de briser ce mur. Ce n’est pas par provocation que je montre ce corps échoué, c’est par devoir. Parce qu’il faut que le monde sache. Parce qu’il faut que la douleur de ce peuple cesse de se noyer dans le silence.
Il s’agit là d’un drame récurrent, et une responsabilité écrasante : Ce naufrage n’est pas une fatalité. Il est le fruit d’un système. Il est le prix d’une politique. Depuis l’instauration du visa Balladur en 1995, pas une seule famille anjouanaise n’a été épargnée par le deuil. Chaque année, la mer prélève son tribut de désespoir. Chaque année, des mères pleurent un fils, des enfants grandissent sans père, des villages s’habituent à l’absence.
Mais ce que nous devons regarder en face, c’est la complicité criminelle du pouvoir comorien. Car pendant que les plus pauvres se noient, les élites corrompues s’enrichissent. Le régime du colonel-putschiste Azali, ce satrape sans scrupules, monnaye le droit de vivre et de voyager comme on vendrait une cargaison d’épices ou d’âmes humaines.
C’est une rente sur le désespoir : Presque 400 euros environ. Voilà le prix d’un billet aller-retour Anjouan–Mayotte par la voie officielle. Quatre cents euros pour 80 kilomètres. Un tarif indécent, honteux, inhumain. Et à qui profite cette rente maritime ? Qui encaisse, qui prélève, qui se goinfre ?
La réponse, chacun la connaît. Et tant que personne ne l’exige haut et fort, ce trafic organisé d’espoirs brisés se poursuivra avec la bénédiction du silence.
L’exil comme soin palliatif
Pourquoi fuient-ils ? Pourquoi monter sur ces embarcations brinquebalantes, ces cercueils flottants ?
Parce qu’Anjouan est privée de tout, méthodiquement, délibérément. Pas de dialyse. Pas de radiothérapie. Pas de soins vitaux. Des enfants meurent faute d’une prise en charge élémentaire. Des pères choisissent la mer pour soigner une épouse. Des femmes embarquent, le ventre lourd d’un enfant, pour accoucher dignement là où les maternités ne sont pas des chambres de supplice.
Cette misère n’est pas un simple échec de gouvernance : elle est une stratégie. Elle est le fruit d’un système centralisé et sclérosé, où l’absolutisme du pouvoir a étranglé les périphéries, sacrifié les îles dites « secondaires », et érigé l’abandon en projet politique.
Ce n’est pas un accident, c’est un programme. Celui d’un régime despotique qui a fait du sous-développement une arme, et de l’humiliation quotidienne des Anjouanais une politique d’État.
Le pouvoir sanguinaire d’Azali n’a pas seulement oublié Anjouan : il l’a punie. Il l’a soumise, par la faim, la maladie et l’exil, pour mieux briser tout rêve de souveraineté, toute revendication de dignité.
Nous devons briser le mur du silence. Ce drame ne fera pas la une des journaux français. Il ne suscitera pas de minute de silence à l’Assemblée. Il n’émeut pas les chancelleries. Mais nous, nous n’oublierons pas. Nous écrirons leurs noms sur le sable. Nous publierons leurs visages figés par la mer. Nous redirons, encore et encore, que le régime d’Azali Assoumani a du sang sur les mains.
L’heure est venue de dénoncer cette barbarie d’État, cette économie de la mort, ce commerce cynique entre pauvreté et pouvoir. L’heure est venue de lever le poing, de tendre la main, de prendre la plume.
Et de dire, au nom des morts, des vivants et de ceux qui viendront : Plus jamais ça.
Anli Yachourtu JAFFAR
15 juillet 2025

