Opinion

Quand le silence devient complice (Par Younoussa Hassani)

Aux Comores, il suffit parfois qu’on donne à chacun de quoi subvenir à ses besoins pour que l’esprit collectif s’éteigne. Dans un pays où le pouvoir décide de tout, nomme qui il veut et transforme la gouvernance en héritage personnel, il devient presque impossible de se démarquer par ses idées. Dire la vérité, aujourd’hui, c’est risquer d’être considéré comme un ennemi. On ne peut plus penser librement sans être jugé, sans être réduit au silence. Pourtant, ceux qui parlent, le font non pas pour eux, mais pour le bien du peuple et c’est cela qu’on condamne.

Ce qui frappe le plus, c’est la résignation de la jeunesse. Cette jeunesse, pilier de toute nation, est devenue la première victime du système. On lui promet du travail, on lui offre un billet de quelques francs pour acheter son silence, pour détourner son regard de la réalité. Ce geste, en apparence anodin, est le signe d’un mal profond : un pays qui nourrit ses jeunes d’illusions est un pays condamné à l’immobilisme.
Partout ailleurs, c’est la jeunesse qui réclame la liberté, qui fait tomber les régimes injustes, qui pousse les nations vers le progrès. Car la liberté n’est pas un rêve : c’est une conviction, une nécessité, une flamme qu’aucun pouvoir ne peut éteindre.

Voir cette jeunesse comorienne, capable de transformer le pays, sombrer dans l’indifférence et la peur, c’est pleurer en silence. Pourtant, oser, c’est déjà résister. Dénoncer, c’est déjà agir. Et même si certains tombent, les enfants de leurs enfants vivront libres. Cet esprit de patriotisme, cette flamme de dignité, doit habiter la conscience de chacun.

Oui, le pays va mal. Oui, il s’effondre sous le poids du silence et de la peur. Mais tant que nous continuerons à observer sans agir, tant que nous laisserons faire sans parler, nous donnerons à ceux qui détiennent le pouvoir la permission de tout détruire.
Le pays saigne de loin nous pleurons, de près nous hésitons. Et pourtant, l’histoire nous l’a enseigné : les nations se construisent par le courage, jamais par la résignation.

Mais où sont donc passés les esprits libres ? Ceux qui, autrefois, osaient dire non à l’injustice, refusaient la corruption, et rêvaient d’un avenir meilleur pour les leurs ? Aujourd’hui, les voix se taisent, les consciences s’endormissent, et l’on apprend à nos jeunes qu’il vaut mieux plaire que penser. On confond loyauté et soumission, patriotisme et silence. Pourtant, aimer son pays, ce n’est pas applaudir le pouvoir, c’est lui rappeler ses devoirs envers le peuple.

Le Comorien d’aujourd’hui vit dans une peur déguisée en prudence. On lui apprend à se contenter du peu, à se satisfaire du rien. Il suffit qu’on lui tende une main, qu’on lui offre un billet ou une promesse creuse, pour qu’il oublie le combat de sa dignité. C’est ainsi que la société s’effondre doucement : non pas dans le bruit des révoltes, mais dans le silence des cœurs résignés.

Et pendant ce temps, les puissants consolident leur héritage, confondant la nation avec un bien familial. Ils s’installent comme des rois dans un royaume affamé, pendant que les enfants du pays fuient, les yeux pleins d’espoir et de colère. L’histoire se répète, la jeunesse se perd, et le pays s’enlise.
Mais un peuple qui abdique son courage finit toujours par perdre sa liberté.

Il est temps que la jeunesse comorienne relève la tête, non pas dans la violence, mais dans la conscience. La révolution la plus noble commence toujours dans l’esprit. C’est dans les écoles, dans les villages, dans les rues et sur les réseaux que doit renaître le souffle du changement. Il ne s’agit pas de haïr, mais de comprendre que le silence est un poison. Celui qui ne dit rien quand on humilie son pays devient complice du déclin.

Le jour où chaque jeune Comorien se regardera dans un miroir et se dira : « Mon pays mérite mieux », ce jour-là, un pas vers la renaissance sera franchi.
Parce que l’amour de la patrie, ce n’est pas un slogan, c’est une responsabilité.

L’avenir des Comores ne dépend pas de ceux qui gouvernent aujourd’hui, mais de ceux qui oseront penser autrement demain.
Et si nous ne parlons pas maintenant, si nous n’agissons pas ensemble, l’histoire nous jugera comme une génération qui a préféré le confort du silence au prix de la liberté.

Par Younoussa Hassani
Écrivain et informaticien, fondateur du journal Al-Mashawiri

Comores Echos24

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