Opinion

« Quand le savoir ne trouve plus sa place : le cas du Dr Mohamed Rafsandjani (Par HOUDAIDJY SAID ALI)

Il est pour le moins regrettable de constater la tournure prise par les événements concernant le professeur Mohamed Rafsandjani, à la lecture des informations relayées par La Gazette des Comores. Cette situation ne peut laisser indifférent. Mohamed Rafsandjani est, à n’en point douter, un juriste constitutionnaliste de tout premier plan, dont l’excellence intellectuelle, la rigueur analytique et la profondeur du savoir forcent le respect. Il convient de savoir reconnaître les mérites lorsqu’ils s’imposent, et de nommer les choses avec justesse.

Dans ce monde, certaines réalités ne devraient jamais se voir fermer la porte. La première est la paix : tout message qui en est porteur relève d’une grâce qu’il faut accueillir sans réserve. La seconde est le savoir, car il constitue l’un des fondements essentiels du progrès des sociétés. Certes, nul intellectuel n’échappe à la condition humaine, avec ses qualités, ses limites et ses convictions propres. Mais cela ne saurait occulter l’essentiel : Mohamed Rafsandjani demeure un intellectuel de haut rang, et à ce titre, il mérite reconnaissance et considération. Accorder à chacun la place qui lui revient est une exigence morale autant qu’institutionnelle.

Qu’il soit considéré comme le meilleur ou non importe peu. Ce qui est indiscutable, en revanche, c’est qu’il fait partie de ces Comoriens rares qui maîtrisent avec finesse les mécanismes institutionnels et possèdent une vision globale et structurée des sciences juridiques. Dès lors, si aujourd’hui l’Université des Comores tarde à lui apporter une réponse, ou si l’administration se montre sourde à sa vocation, il faut avoir le courage de le dire clairement : ce ne serait pas un homme seul qui en pâtirait, mais l’ensemble du pays. Il s’agit d’un juriste qui avait toutes les opportunités, en Europe, d’embrasser une carrière académique accomplie, mais qui demeure profondément attaché à l’idée de transmettre son savoir à sa nation. Lorsqu’un pays n’accompagne pas ceux qui souhaitent le servir par l’intelligence et l’enseignement, comment peut-il raisonnablement espérer un changement durable ?

Si ceux qui ont la capacité d’éclairer, de structurer et de renforcer les institutions sont écartés ou ignorés, alors c’est l’avenir même qui se trouve fragilisé. Au regard des faits rapportés, on perçoit une forme de désillusion chez le docteur Mohamed Rafsandjani. Il est dès lors légitime de s’interroger : à qui ferme-t-on réellement la porte ? Qui a le plus à perdre dans cette situation ? Assurément, c’est toute une université qui se prive d’un apport intellectuel précieux, d’un souffle nouveau, d’un dynamisme dont l’enseignement supérieur comorien a profondément besoin.

L’Université des Comores, et au-delà le peuple comorien tout entier, nos frères, nos géants intellectuels, notre jeunesse auraient beaucoup à gagner de l’intégration d’un tel profil. Il est profondément attristant de constater que le pays semble parfois perdre sa ligne directrice. Si, comme il le soutient, certaines décisions relèvent d’une logique de politisation, cela n’en est que plus regrettable.

Je tiens néanmoins à rappeler, avec honnêteté intellectuelle, que ma lecture des choses n’a jamais été strictement identique à la sienne. En tant que juriste publiciste et internationaliste, il m’est arrivé de contester certaines de ses positions, notamment lors des débats relatifs au décret n° 24-107/PR portant réforme de l’organisation et des attributions du Secrétariat général du Gouvernement. De même, à la suite du décès du suppléant de la députée Inayati Sidi, il a tenu des propos sur lesquels j’ai estimé nécessaire d’exposer ma propre analyse. Chacun, en fonction de son champ disciplinaire, développe sa lecture du droit et de la politique.

Il importe toutefois de clarifier un point essentiel avec franchise : je n’ai pas la même approche politique ni la même conception du droit que lui. Ma vision est davantage étatiste. Dans un débat politique, nos idées peuvent diverger, nos perceptions s’opposer, et nos analyses ne pas converger. Mais il serait profondément injuste, et intellectuellement malhonnête, de se réjouir si l’on tentait aujourd’hui de l’écarter de l’enseignement supérieur.

Si les faits s’avéraient exacts, c’est précisément sur ce terrain que je prendrais sa défense et lui apporterais mon soutien. Il peut être un rival, un contradicteur, voire un adversaire sur le plan intellectuel ou politique ; il n’est ni mon ennemi, ni celui de la nation. Tel est le sens du jeu démocratique et académique : faire preuve de pragmatisme, savoir lire entre les lignes, et défendre l’intérêt supérieur de l’institution et du pays.

J’aurais souhaité que tous les Comoriens porteurs de rêves bienveillants pour nos îles soient accueillis avec l’estime, la considération et l’amour que mérite leur engagement. Il s’agit de femmes et d’hommes qui, pour la plupart, ont la possibilité de demeurer à l’étranger, là où les conditions matérielles, professionnelles et financières sont souvent plus favorables qu’aux Comores. Pourtant, il existe en eux quelque chose de plus fort que le confort : l’amour de la patrie, ce sentiment profondément national qui pousse à revenir, à servir, à contribuer au destin collectif.

Aujourd’hui, le docteur Mohamed Rafsandjani s’inscrit pleinement dans cette logique de dévouement. Son ambition n’est autre que d’apporter sa pierre à l’édifice du développement des Comores. Or, il est une vérité que nul ne saurait contester : l’enseignement supérieur constitue l’un des leviers les plus décisifs du progrès et de la transformation durable d’un pays. Je comprends parfaitement la ligne de conduite qui est la sienne, cette cause noble qui l’anime, car cette idée, celle de servir son pays par le savoir ne m’a jamais été étrangère non plus.

Je terminerai en affirmant avec conviction que les Comores connaîtront un jour le développement auquel elles aspirent légitimement, mais à une condition essentielle : le renouvellement des élites qui dominent aujourd’hui les sphères de décision. Il ne s’agit nullement d’éliminer, de marginaliser ou de nuire à celles et ceux qui nous entourent, mais bien d’opérer une transition lucide et nécessaire. Un renouvellement fondé sur la compétence, la culture, l’ouverture d’esprit et l’intelligence collective.

Il est impératif que, à la tête de nos institutions politiques et administratives, dans nos villages, nos mosquées, nos écoles coraniques comme dans nos établissements d’enseignement, siègent des femmes et des hommes instruits, éclairés, capables de penser le monde et de comprendre les enjeux de leur temps. Les Comores doivent se préparer à faire émerger une génération consciente, apte à saisir les réalités politiques, sociales et économiques qui structurent notre époque. C’est là, sans détour, le chemin le plus sûr vers un développement à la fois accru, cohérent et durable.

Pour ma part, j’ai toujours tendu la main lorsqu’il s’agissait d’une cause juste. C’est donc avec sincérité que j’exprime aujourd’hui mes regrets et la profonde peine que m’inspire cette réalité. Ceux qui ont entravé le chemin du docteur Mohamed Rafsandjani, l’empêchant de transmettre son savoir au sein de l’enseignement supérieur comorien, portent une lourde responsabilité. Leur attitude constitue un obstacle supplémentaire, une charge de plus sur un fardeau déjà trop pesant pour les Comores. Refuser l’aide là où le besoin est manifeste ne peut qu’interroger sur les véritables intentions de ces individus. J’aimerais d’ailleurs connaître les motifs réels de cette décision, tant elle apparaît obscure et préoccupante. Une telle démarche devrait, à tout le moins, être clairement motivée et assumée.

Enfin, en tant que jeune intellectuel formé à l’Université Amadou Hampâté Bâ de Dakar, au sein du groupe Jean de La Fontaine, je garde en mémoire une phrase affichée dans les couloirs de cette institution, une devise forte, profondément inspirante, qui a nourri en nous l’amour du savoir, le goût de la lecture, de l’écriture et de la quête intellectuelle. Aujourd’hui, à la lumière de cette situation, j’en saisis plus que jamais toute la portée : « Le savoir dans l’enracinement et l’ouverture. »

 

HOUDAIDJY SAID ALI

Juriste Publiciste et Internationaliste

Paris- France

Comores Echos24

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1 Comment

  1. Ismael A. A. Bassur

    décembre 26, 2025

    C est honorable. Un tel propos montre la hauteur de pensée qu’est la vôtre. Cependant, je constate que nous sommes de plus en plus nombreux qui évoluent en occident décidant de quitter un environnement bien favorable pour venir servir notre deuxième patrie: une barrière se place devant nous pour nous décourager. Il ne s’agit pas seulement dans la faculté de droit. J’aurais l impression d’un système. Soit, c est le refus pur et simple. Soit c’est des contrats semestriels qui te placent directement dans une position précaire. Courage à lui.

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