Opinion

Le visage volé d’Imrane Barwane (Par HOUDAIDJY SAID ALI)

Animé par un attachement profond à mon pays et particulièrement attentif à l’organisation et aux dérives de la société comorienne, j’ai été saisi d’une vive stupéfaction face à un épisode aussi troublant qu’invraisemblable survenu récemment.

Dans la soirée du mercredi 14 janvier, alors que l’attention semblait naturellement tournée vers les demi-finales de la Coupe d’Afrique des Nations, prometteuses d’émotions sportives intenses, un tout autre événement a retenu l’attention du public. Les publications diffusées sur Snapchat par Imrane Barwane, chargé de CAPEX à la Chambre de commerce de l’Union des Comores, ont suscité une onde de choc, mêlant compassion, incompréhension et inquiétude face à la nature des faits relatés.

Installé dans son véhicule, Imrane Barwane s’adressait à ses abonnés. Beaucoup s’attendaient, comme à son habitude, à des annonces professionnelles ou à des informations liées à ses activités institutionnelles. Il n’en fut rien. Les séquences, longues mais suivies avec une attention soutenue, visaient à relater une histoire dont chacun voulait comprendre l’issue.

Il expliqua être rentré récemment de plusieurs déplacements à l’étranger, faits que ses abonnés pouvaient aisément confirmer. À peine arrivé, il se rendit dans une clinique pour rendre visite à une personne. C’est dans ce contexte qu’il fut interpellé par une jeune femme, qui l’accusa de lui avoir menti.  Alors surpris  et déconcerté, Imrane affirma ne pas reconnaître cette femme et se montra incapable de se souvenir de la moindre interaction passée avec elle. Interrogée sur la nature de leur relation, la jeune femme fit alors une révélation stupéfiante : selon elle, ils étaient en couple depuis près d’un an. Face à cette affirmation, Imrane demeura incrédule. La femme sortit alors son téléphone et lui montra des échanges réguliers, étalés sur plusieurs mois, attestant d’une relation suivie.

C’est à ce moment qu’Imrane comprit l’ampleur de la supercherie. Il lui expliqua calmement qu’il était bien l’Imrane Barwane authentique et qu’il n’avait jamais entretenu la moindre relation avec elle. La conclusion s’imposa : un individu se faisait passer pour lui sur les réseaux sociaux.

Déterminé à faire toute la lumière sur cette affaire, Imrane entreprit de découvrir l’identité de l’usurpateur. Avec l’accord de la jeune femme, profondément choquée par la situation, il fut envisagé de tendre un piège afin de contraindre l’individu à se dévoiler. Des messages furent envoyés depuis le téléphone de la victime, proposant une rencontre dans un hôtel connu de la place. L’objectif était simple : provoquer une apparition physique permettant d’identifier l’auteur de l’escroquerie.

Cependant, la mère d’Imrane, faisant preuve d’une grande sagesse, l’exhorta à renoncer à toute initiative personnelle et à se tourner vers les autorités compétentes. Bien qu’imprégné d’un réflexe de règlement direct hérité d’une autre époque, Imrane comprit rapidement le danger et la gravité de la situation. Il choisit alors d’adopter une posture conforme à ses responsabilités et à son statut.

Les autorités furent saisies. Après une première phase de réserve, l’affaire finit par être prise au sérieux. Une enquête fut ouverte, le numéro utilisé par l’usurpateur fut transmis aux services compétents, et des démarches furent engagées auprès des opérateurs de télécommunications afin de localiser la ligne.

Les investigations menèrent dans un premier temps à une personne liée au numéro, via sa compagne. Confronté aux faits, l’individu nia toute implication, craignant manifestement les conséquences personnelles et judiciaires, d’autant que sa relation sentimentale en était fragilisée. Les incohérences s’accumulaient, rendant l’affaire de plus en plus opaque.

Finalement, sous la pression des éléments réunis, l’homme reconnut être le détenteur de la ligne téléphonique, tout en affirmant l’avoir confiée à un ami résidant à l’étranger, prétendument pour des raisons professionnelles. Cette piste permit aux enquêteurs de remonter jusqu’au véritable auteur de l’usurpation, qui fut finalement identifié et interpellé. La déception fut d’autant plus grande pour Imrane qu’il connaissait personnellement cet individu.

Cet épisode, profondément éprouvant, a mis en lumière la dangerosité croissante des réseaux sociaux et les dérives qu’ils peuvent engendrer. Il rappelle, avec une brutalité certaine, à quel point l’usurpation d’identité est devenue une menace réelle, capable de bouleverser des vies, de détruire des réputations et d’exposer la vulnérabilité de nos sociétés face aux abus du numérique.

La question centrale qui se posait désormais était celle de la suite judiciaire à donner à cette affaire : Imrane Barwane et la jeune femme, victime d’une longue tromperie, allaient-ils maintenir leur plainte et porter l’affaire devant les juridictions compétentes ?

Il convient, en premier lieu, de saluer la sagesse remarquable de la mère d’Imrane. Son intervention a très probablement évité que la situation ne dégénère et ne prenne une tournure irréversible. Comme l’a lui-même reconnu son fils, cette épreuve rappelle avec force une vérité universelle : l’écoute et le discernement de nos mères demeurent souvent nos meilleurs remparts face à l’erreur.

Il faut également reconnaître la responsabilité dont a fait preuve Imrane en accompagnant cette jeune femme dans la recherche de la vérité. Non seulement pour établir clairement qu’il n’était en rien l’auteur de la relation fictive, mais aussi pour permettre à cette femme de sortir d’une illusion construite durant plus d’une année. Ce comportement mérite d’être souligné : il est rare, dans de telles circonstances, qu’un individu s’implique avec autant de sérieux pour réparer un tort dont il n’est pourtant pas responsable.

Par ailleurs, cette affaire apporte un éclairage nuancé sur l’action des autorités comoriennes. Trop souvent critiquées pour leur supposée inertie, la police et la justice ont, dans ce cas précis, accompagné les démarches, pris l’affaire au sérieux et engagé des investigations. Le récit d’Imrane contribue ainsi à restaurer une certaine confiance dans les institutions, en rappelant que le recours au droit reste une voie possible et nécessaire pour celles et ceux qui se sentent lésés. Il est essentiel que cet exemple ne demeure pas isolé et que la justice comorienne continue d’apporter des réponses fondées exclusivement sur la loi, rien que la loi.

Imrane a également mis en lumière une réalité inquiétante : la dangerosité croissante des réseaux sociaux. Ces outils, autrefois perçus comme de simples moyens de communication, sont devenus des espaces propices à l’insulte, à la manipulation et, plus gravement encore, à l’usurpation d’identité. Aujourd’hui, il est d’une facilité déconcertante de se faire passer pour autrui, d’exploiter des photographies publiques, de construire une fausse intimité et de nuire à distance, derrière l’anonymat d’un écran. Jamais l’intention de nuire n’a été aussi accessible et aussi répandue. Cette réalité devrait nous interpeller collectivement sur notre manière d’utiliser ces instruments : utiles, certes, mais profondément dangereux lorsqu’ils sont manipulés sans prudence ni conscience.

L’un des aspects les plus douloureux de cette affaire réside toutefois dans la réaction de la victime. Imrane a expliqué s’être interrogé sur la volonté de cette jeune femme d’aller jusqu’au bout de la procédure judiciaire. Avec tristesse, celle-ci a exprimé sa crainte : dans son village, une telle démarche risquait d’être mal perçue. Cette peur en dit long sur l’état de notre société, encore trop souvent complice du silence, de l’injustice et de la banalisation des souffrances féminines.

Il faut appeler les choses par leur nom. Cette jeune femme a été trompée, manipulée, victime d’un abus émotionnel et psychologique prolongé. On lui a volé du temps, nourri de faux espoirs, construit une relation fictive qui l’a profondément marquée. Pourtant, au lieu de craindre l’auteur de ces faits, elle redoute avant tout le regard de sa famille et le jugement de son village. Cette situation illustre crûment les mécanismes sociaux qui étouffent la parole des femmes aux Comores.

J’avais déjà abordé cette problématique dans de précédents écrits consacrés à la culture du viol, aux violences faites aux femmes comoriennes et au silence qui entoure trop souvent ces drames. La question demeure entière : cette femme doit-elle se taire parce qu’elle a peur ? Peut-on mesurer à quel point ce silence est dangereux ? Il entretient un climat où les abus prospèrent, où l’impunité devient la norme, et où les violences trouvent un terreau favorable dans la complaisance sociale.

Le silence n’est jamais une solution durable. Se contenter de tout remettre entre les mains de Dieu, sans action humaine, ne garantit aucune justice ici-bas. La foi demeure une valeur fondamentale, mais dans une société régie par le droit positif, ce sont les principes juridiques et les mécanismes institutionnels qui doivent prévaloir. Dénoncer, dire les choses, ce n’est pas salir : c’est prévenir, sensibiliser et dissuader. C’est aussi offrir aux victimes futures la possibilité de ne pas subir ce que d’autres ont enduré.

En ce sens, la démarche d’Imrane Barwane revêt une portée exemplaire. Il aurait pu se taire, se retrancher derrière la justice et disparaître de l’espace public. Il a choisi, au contraire, de parler, d’alerter et de mettre en garde. Son témoignage est une leçon de vigilance adressée à toutes les femmes comoriennes, non pas en raison de son cas particulier, mais parce que le monde a changé et que les formes de violence se sont transformées.

C’est pourquoi il apparaît légitime d’appeler Imrane à maintenir sa plainte. Si la jeune femme décide, en toute liberté, de ne pas poursuivre, ce choix lui appartient exclusivement. Toutefois, certaines infractions dépassent la seule sphère individuelle. Imrane lui-même a été lésé. Son silence, désormais, pourrait être perçu comme une forme de renoncement face aux violences faites aux femmes. Poursuivre la procédure, c’est contribuer à l’ordre public, à la prévention et à l’exemplarité.

Bien que j’aie l’habitude de traiter des questions juridiques et politiques, il m’a semblé impossible de rester silencieux face à cette affaire. Elle touche au cœur même de notre société : aux mentalités, aux rapports sociaux, à l’usage incontrôlé des réseaux numériques. Derrière chaque écran, chaque message, chaque imposture, il y a des vies bouleversées, des cœurs brisés, des illusions détruites. Ici, il s’agit d’une femme sincèrement amoureuse d’une image, d’un visage, d’une identité fabriquée.

Si un léger décalage peut prêter à sourire, celui d’aimer un homme qui n’existait que par écran interposé, tout le reste relève d’une gravité extrême. Cette affaire n’est ni anodine ni isolée. Elle est le symptôme d’un mal plus profond, que notre société ne peut plus se permettre d’ignorer.

Ayant moi-même exhorté Imrane, très tardivement dans la soirée, à déposer plainte et à renoncer à cette posture résignée que l’on qualifie trop souvent, à tort, de « comorienne », j’estime qu’il est essentiel d’aller jusqu’au bout de la démarche judiciaire. Ce sont précisément ces actes de responsabilité qui permettent à notre pays de s’inscrire durablement dans une dynamique d’État de droit et de consolidation démocratique. On ne saurait, en effet, jeter l’opprobre sur la justice lorsque celle-ci n’est jamais saisie. Comment lui reprocher son inefficacité si aucune affaire ne lui est confiée pour être instruite, jugée et tranchée ?

Donner à la justice comorienne l’occasion de faire son travail est déjà, en soi, un acte citoyen. Qu’elle soit saisie, qu’elle réponde, et que sa décision fasse jurisprudence et leçon pour tous. J’ai toujours soutenu que le droit devait prévaloir dans ce pays, précisément là où certains s’autorisent à croire que tout est permis. Les Comores ne sont pas une jungle ; elles sont un État démocratique doté d’institutions, d’hommes et de femmes responsables, d’intellectuels et de cadres conscients de leurs devoirs.

À ce titre, il convient de saluer Imrane Barwane pour avoir résisté aux pulsions de la jeunesse et au réflexe de la confrontation violente. Il aurait pu céder à la colère, choisir l’affrontement direct et régler cette affaire par la force. Il ne l’a pas fait. Et si j’insiste sur la nécessité de saisir la justice, c’est aussi en raison de l’incertitude profonde qui entoure cette affaire. Il ne s’agit pas d’un épisode ancien, découvert des mois ou des années plus tard, mais d’une situation continue, dont nul ne peut mesurer l’ampleur exacte.

Personne ne sait ce qui a été fait dans l’ombre, ni jusqu’où l’image d’Imrane a pu être ternie. Nul ne peut évaluer les atteintes portées à sa réputation, à sa crédibilité et à son intégrité morale. Imrane est un homme formé, inséré professionnellement, connu pour n’avoir jamais été mêlé à des affaires douteuses. Et pourtant, parce qu’un individu s’est fait passer pour lui, son nom, son image et sa loyauté ont été exposés, fragilisés, voire souillés. Il s’agit là d’une atteinte grave à l’identité et à l’honneur d’un citoyen.

Soyons lucides : si l’usurpateur n’avait pas été démasqué, il ne se serait probablement pas arrêté là. Dès lors, pourquoi lui accorder la moindre indulgence ? Pourquoi faire preuve d’une clémence qui ne ferait qu’encourager la récidive ? Ici, une seule réponse s’impose : la justice, rien que la justice.

Nous appelons donc Imrane à assumer pleinement sa part dans ce cheminement judiciaire, non par vengeance, mais par devoir civique. Faire régner l’ordre, c’est aussi briser le silence de toutes celles et ceux qui se sentent lésés mais n’osent pas parler. Pour ma part, j’assume ma responsabilité en utilisant ma plume avec rigueur et engagement. Lui détient la capacité d’agir concrètement. Qu’il pose cette pierre essentielle à l’édifice du changement. La décision lui appartient, mais son impact dépassera largement sa personne.

C’est précisément pour ces raisons que je consacre une part importante de mon temps à échanger avec Mme Fatima Ahamada, ministre de la Promotion du genre, de la Solidarité et de l’Information, également porte-parole du gouvernement. Ensemble, nous réfléchissons aux moyens d’apporter des réponses structurelles à ces dérives, et je tiens à lui réaffirmer ici mon soutien dans ce combat.

En espérant que les dégâts causés en coulisses demeurent limités, c’est sur cette affaire lourde et profondément triste que s’ouvre l’année 2026. Puissions-nous néanmoins espérer des jours meilleurs. Je souhaite à chacune et à chacun une année apaisée, et je prie pour que Dieu nous accorde Sa grâce, qu’Allah vous protège et nous éloigne de tout ce qui est mauvais, injuste et nuisible

 

HOUDAIDJY SAID ALI

Juriste Publiciste et Internationaliste

Paris- France

Comores Echos24

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