Opinion

La souffrance méprisée de la diaspora comorienne : Entre les billets exorbitants et les bagages perdus (Houdaidjy Said Ali)

Depuis plusieurs années, un même fléau se répète sans que rien ne change. Les Comores possèdent une diaspora importante en France, notamment dans des villes comme Marseille, Lyon ou Paris. Chaque été, entre juin et septembre, une partie significative de cette communauté retourne au pays, soit pour y passer des vacances, soit pour assister à des événements familiaux comme des mariages. Cette période entraîne un afflux massif de voyageurs, provoquant un pic démographique notable dans l’archipel. Le flux des arrivées dépasse largement celui des départs, bouleversant temporairement l’équilibre local.

Parmi les principales compagnies aériennes qui desservent les Comores, Kenya Airways et Ethiopian Airlines occupent une position dominante. Or, chaque année, la diaspora comorienne dénonce avec amertume deux problèmes majeurs : le coût excessif des billets d’avion et la perte fréquente des bagages. Le mois de juillet, en particulier, marque le retour d’un débat devenu quasi rituel, centré sur ces injustices récurrentes.

Les tarifs pratiqués sont d’un niveau ahurissant. Il n’est pas rare de voir les prix dépasser les 2 000 euros pour un aller-retour entre la France et Moroni. Cette situation soulève une profonde indignation chez les Comoriens de France, qui voient leurs plaintes rester lettre morte, année après année. Nombreux sont ceux qui comparent ces pratiques à une forme moderne de prédation : non seulement l’Afrique est exploitée par d’autres puissances, mais elle l’est aussi désormais par ses propres acteurs. Le continent, et les Comores en particulier, semblent être devenus une vache à lait pour des compagnies qui profitent sans scrupules de l’absence de régulation.

Face à cette réalité, beaucoup cherchent des alternatives : certains passent par Mayotte ou La Réunion, d’autres optent pour des itinéraires détournés via Dubaï, Dar es-Salaam ou encore Nairobi, dans l’espoir d’alléger les coûts, parfois sans grand succès. Ces itinéraires longs et compliqués ne font que renforcer le sentiment d’abandon et d’injustice ressenti par la diaspora.

L’un des effets les plus inquiétants de cette situation est le détournement progressif des jeunes Comoriens vers d’autres destinations plus accessibles : Égypte, Maroc, Espagne, Malte ou Grèce au détriment de leur pays d’origine. Pour beaucoup, le seul prix des billets suffit à dissuader tout retour au pays.

Plus préoccupant encore : le silence assourdissant des autorités comoriennes. Ni le gouvernement ni le ministère des Transports ne semblent se saisir de cette question pourtant cruciale. Aucune mesure concrète n’est prise, aucun débat n’est ouvert, comme si cette problématique échappait à toute responsabilité nationale. Cela est d’autant plus regrettable que la diaspora constitue un pilier essentiel de l’économie comorienne, par ses transferts d’argent, ses investissements, et sa participation active au développement du pays.

Des promesses ont été faites, notamment celle d’un éventuel retour de la compagnie Fly Emirates pour introduire une concurrence saine. Mais ces déclarations relèvent plus souvent du discours de façade que de la volonté politique réelle. Pendant ce temps, Kenya Airways et Ethiopian Airlines, en situation de quasi-monopole sur le marché comorien, fixent librement leurs tarifs sans jamais être contraintes de les réévaluer.

L’inaction des autorités envoie un signal inquiétant : ce que l’on tolère finit par devenir acceptable. Tant que les Comores n’adopteront pas une politique aérienne souveraine, équitable et orientée vers les besoins de sa population, les mêmes injustices continueront à se reproduire, été après été, dans une indifférence généralisée.

Face à la flambée des prix des billets d’avion pour les Comores, beaucoup se retrouvent confrontés à un choix difficile. Certains, par attachement profond à leur terre natale, décident malgré tout de faire le voyage, quitte à s’endetter. Leur amour pour leur pays l’emporte sur les considérations matérielles : pour eux, rien ne vaut la chaleur humaine et la quiétude d’un été passé aux Comores, entourés des leurs, loin de la solitude souvent pesante de l’exil.

Mais ce retour tant espéré se transforme bien souvent en un véritable parcours du combattant. Les escales interminables, les vols annulés ou retardés, l’absence de coordination entre les compagnies : tout contribue à épuiser les voyageurs. À Addis-Abeba comme à Nairobi, les aéroports deviennent des zones de fatigue et d’attente pour des familles exténuées. Et dans ce chaos, c’est surtout Kenya Airways qui cristallise les critiques, bien que les griefs à l’encontre d’Ethiopian Airlines soient tout aussi nombreux.

À ces désagréments s’ajoute un autre problème récurrent : celui des bagages. Il est devenu fréquent que les passagers soient contraints, durant les escales, de placer leurs bagages à main en soute, faute d’espace suffisant à bord des avions. Cette pratique suscite l’agacement croissant de la diaspora comorienne, non pas parce qu’elle impliquerait des frais supplémentaires, ce qui n’est généralement pas le cas, mais en raison du manque de considération et de transparence dont font preuve les compagnies.

Le problème réside en grande partie dans le type d’appareils déployés. Malgré des flottes conséquentes, ces compagnies optent souvent pour de petits avions sur les liaisons Nairobi–Moroni ou Addis–Moroni. Ces appareils ne disposent pas d’une capacité suffisante pour accueillir simultanément tous les passagers et leurs bagages. Résultat : les valises sont laissées à quai, retardées ou tout simplement perdues. Cette négligence, conjuguée à une logistique déficiente, transforme le voyage en cauchemar.

Une fois arrivés à Moroni, les passagers découvrent, impuissants, que leurs bagages ne sont pas là. Ils entament alors un va-et-vient éprouvant entre l’aéroport et leur domicile, contraints de venir chaque jour vérifier si leurs effets personnels ont enfin atterri. Il s’agit bien souvent de vêtements, de médicaments, de cadeaux ou d’objets essentiels à leur séjour. Pour beaucoup, cette attente interminable constitue une humiliation de plus.

Ce sont surtout les jeunes de la diaspora qui expriment leur exaspération. Lassés par cette maltraitance persistante, certains n’ont pas hésité à se rendre au siège de Kenya Airways pour faire entendre leur voix. Des vidéos circulent sur les réseaux sociaux, montrant des scènes de colère légitime. Mais ces protestations, bien qu’émotionnellement fortes, n’ont guère d’effet durable : le problème persiste, année après année, sans que rien ne soit véritablement corrigé.

Il faut également prendre en compte la réalité géographique de l’archipel. Les Comores ne se résument pas à l’île de Grande Comore (Ngazidja). De nombreux voyageurs doivent ensuite rejoindre Anjouan ou Mohéli, soit par bateau, soit par avion inter-îles. Or, lorsque les bagages sont retardés, ils se voient obligés de reporter leur départ, parfois au prix de billets déjà réservés. Beaucoup ont ainsi manqué leurs correspondances pour Anjouan, contraints de rester à Moroni dans l’attente de leurs valises, souvent restées à Nairobi ou Addis-Abeba.

Cette situation, indigne et profondément injuste, ne peut plus durer. Elle révèle un mépris inacceptable pour des passagers qui, pourtant, paient leurs billets à des tarifs parmi les plus élevés d’Afrique. À ce prix-là, le minimum serait de voyager dans des conditions décentes, sans être traités comme des voyageurs de seconde zone. Les Comoriens ne demandent pas des privilèges, mais simplement le respect de leurs droits les plus élémentaires.

Un aéroport en vétusté et des conditions de vie alarmantes pour les Comoriens

Un autre aspect fondamental de cette crise réside dans l’état préoccupant de l’aéroport international de Moroni, véritable vitrine d’entrée du pays. Bien que des contrats aient été annoncés pour sa réhabilitation et sa meilleure gestion, rien, en apparence, ne semble avoir changé. Ces initiatives, menées sans transparence ni impact visible, n’apportent aucun soulagement aux passagers, encore moins à la diaspora qui espère un minimum de décence à son arrivée.

À l’atterrissage, les dysfonctionnements sautent immédiatement aux yeux. Aucun bus n’est prévu pour transporter les passagers entre l’avion et le terminal. La gare elle-même est dans un état de délabrement avancé : absence de réseau Wi-Fi, pannes d’électricité récurrentes, salles d’attente vétustes et chaleur étouffante. L’attente des bagages devient une épreuve de plus, marquée par la lenteur, l’improvisation et, parfois, la perte.

Mais ce qui blesse le plus, c’est le comportement désinvolte de certains agents aéroportuaires. Fatigués par un long voyage souvent semé d’embûches, les passagers sont accueillis par des propos hautains, parfois méprisants, alors qu’ils auraient espéré, à leur retour au pays, chaleur humaine et bienveillance. Au lieu de cela, ils trouvent des compatriotes investis d’une autorité sans empathie, qui ajoutent à leur détresse au lieu de la soulager. Cette situation indigne n’est pas digne d’un État qui vient de célébrer cinquante années d’indépendance.

Il ne faut donc pas s’étonner du ressentiment croissant de la diaspora comorienne à l’égard de ses institutions. Le premier contact avec le pays — ce que les voyageurs voient, ressentent, et subissent dès l’aéroport — laisse une impression douloureuse : celle d’un lieu abandonné, à la limite de l’insalubrité, qui n’a rien d’une infrastructure internationale. Même les pistes d’atterrissage laissent à désirer, contribuant à cette sensation de négligence généralisée.

Mais la désillusion ne s’arrête pas là. Ce qui frappe encore plus, c’est le contraste brutal. Quelques heures plus tôt, ces passagers se trouvaient dans des aéroports modernes, où l’électricité, les services de base et l’accueil sont assurés. À peine débarqués à Moroni, ils se retrouvent plongés dans une ville figée, aux rues sombres, victime de délestages électriques quotidiens. Et si la capitale est déjà soumise à de telles coupures, qu’en est-il des autres villes et des villages reculés ? Quelle est la réalité de vie dans les autres îles de l’Union ?

Être Comorien de la diaspora, c’est voyager avec des batteries externes, des lampes de poche, et une résignation douloureuse. Ce n’est pas une anecdote : c’est une réalité quotidienne. Ce n’est pas un luxe que de vouloir de l’électricité, un service digne à l’aéroport, ou simplement du respect. Et cela ne concerne pas uniquement les Comoriens de France, mais l’ensemble des citoyens de ce pays, contraints de vivre dans des conditions qui ne devraient plus être tolérées.

Ce texte est un appel solennel. Un appel à la dignité. Les Comoriens ne réclament ni privilège ni faveur. Ils demandent simplement ce qui devrait être naturel : du respect. Respect pour leur fatigue, leur engagement, leur contribution à l’économie du pays, et leur droit à être accueillis comme des citoyens à part entière.

J’invite le ministre des Transports à prendre à bras-le-corps cette question et à l’inscrire à l’ordre du jour du Conseil des ministres. J’en appelle aux compagnies aériennes, afin qu’elles mettent fin au traitement indigne qu’elles réservent aux passagers comoriens. J’exhorte également les agents aéroportuaires à accueillir leurs compatriotes avec humanité, à comprendre leur fatigue, et à exercer leur mission avec professionnalisme, dans un esprit de solidarité nationale.

Car il ne s’agit pas ici d’une exigence disproportionnée. Il s’agit d’un appel sincère à renouer avec les fondements mêmes de notre devise nationale : Unité, Solidarité, Développement. À commencer par l’unité entre les Comoriens d’ici et ceux de la diaspora ; la solidarité envers ceux qui font le choix de revenir malgré les obstacles ; et le développement, qui ne pourra jamais être réel si la dignité du citoyen reste piétinée à l’entrée même de son propre pays.

HOUDAIDJY SAID ALI

Juriste Publiciste et Internationaliste

Paris- France

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