Il est temps, plus que jamais, d’ouvrir un regard lucide et sincère sur la condition de la femme comorienne face à une réalité trop souvent ignorée : celle du mariage imposé, sans son consentement. Dans une société qui se veut en marche vers le progrès, il est inconcevable que certaines pratiques continuent d’enfermer la femme dans des schémas patriarcaux, où son droit à l’amour et à l’autodétermination lui est encore confisqué.
Nous vivons au XXIe siècle, à une époque où les principes fondamentaux des droits humains devraient prévaloir dans toutes les sphères sociales. Il est grand temps que la voix de la femme comorienne soit pleinement entendue, respectée et prise en compte dans les décisions qui engagent sa vie, en particulier dans le choix de son partenaire. Le mariage, s’il doit être une union fondée sur l’amour, ne peut en aucun cas devenir un carcan imposé par la volonté d’autrui, fût-il familial. On ne peut plus justifier l’atteinte à la liberté individuelle au nom de la tradition, de la culture, ou sous couvert de références religieuses instrumentalisées.
Certaines familles persistent encore à croire qu’elles sont en droit de décider pour leurs filles, estimant qu’elles savent mieux qu’elles ce qui est “bon”. Mais à quel moment le fait d’imposer une vie commune avec une personne non choisie devient acceptable ? Qui peut justifier qu’une femme doive partager son quotidien, son intimité et ses projets avec un homme qu’elle n’a pas choisi, au simple motif que sa famille en a décidé ainsi ? Ces pratiques relèvent d’une violence psychologique profonde, parfois déguisée sous les traits d’un amour parental protecteur, mais qui, dans les faits, étouffe et nie l’existence même de la volonté féminine.
Le respect de la dignité humaine commence par la reconnaissance de l’individu comme sujet libre. Le fait de priver une femme de ce droit fondamental, celui de choisir librement l’amour, constitue une atteinte grave à sa dignité. Le mariage forcé, même sans chaînes visibles, est une forme d’emprisonnement moral, une privation de liberté, et souvent, un viol institutionnalisé des émotions et de l’intégrité de la femme.
Il est essentiel de rappeler que nous vivons dans un État démocratique, doté de lois, de structures institutionnelles et d’engagements internationaux, tels que le Protocole de Maputo, garantissant les droits fondamentaux des femmes. Ces engagements doivent cesser d’être de simples textes ratifiés et devenir des outils concrets de transformation sociale. Il n’est plus question de tolérer des pratiques qui vont à l’encontre de ces principes.
L’argument religieux est lui aussi trop souvent convoqué à tort. L’islam, dans sa vraie essence, n’a jamais été une religion de contrainte. Comme l’ont expliqué de nombreux érudits musulmans contemporains, à l’instar du Dr Kassim Mohamed-Soyir Bajrafil, la femme y est honorée, écoutée et placée au cœur de l’équilibre familial. Ce ne sont pas les textes religieux qui imposent l’oppression, mais bien les traditions déformées et les interprétations culturelles abusives.
Nous devons également cesser de tolérer que certaines femmes participent activement à l’oppression d’autres femmes. La complicité silencieuse ou active, souvent motivée par la peur du jugement social ou la reproduction de schémas anciens, fait de certaines mères ou tantes les relais d’un système de domination. Mais aucune éducation ne peut se revendiquer bienveillante si elle apprend à soumettre plutôt qu’à aimer.
Il faut revaloriser la femme comorienne dans tout ce qu’elle représente : une conscience, un esprit, une capacité à aimer, à choisir, à rêver et à bâtir. Elle n’est ni un objet à échanger ni un devoir familial à régler. Elle est avant tout une citoyenne, une personne humaine, un pilier de la société. Le fait d’avoir un cœur, des émotions, des projets, une intelligence, donne à chaque femme la pleine légitimité de décider avec qui elle veut vivre, fonder une famille ou, tout simplement, choisir de ne pas se marier si tel est son souhait.
De nombreux mariages échouent encore aujourd’hui parce que les décisions ont été prises par procuration. La femme, tout comme l’homme, doit pouvoir assumer les conséquences de ses choix. mais ce choix, justement, doit lui appartenir. Une union fondée sur la contrainte est vouée à l’échec et à la souffrance. Comment accepter de passer chaque nuit, chaque jour, aux côtés de quelqu’un que l’on n’aime pas, que l’on n’a pas choisi ? Ce n’est pas une vie, c’est une forme lente et insidieuse de violence morale. C’est pourquoi je parle ici de “viols organisés”, rendus possibles par une pression sociale qui fait de la communauté un complice silencieux.
Face à cela, il revient aux autorités comoriennes, aux instances juridiques et politiques, d’affirmer clairement leur position. La justice ne peut rester passive face à de telles violations. Il est urgent que les institutions prennent position, non seulement pour condamner, mais aussi pour prévenir ces pratiques. Le ministère de la Promotion du genre, les organisations internationales présentes sur le territoire, et la société civile doivent ensemble défendre un message clair : le mariage sans consentement est une violation de la loi, de l’éthique et de la dignité humaine.
Le combat pour l’égalité des sexes ne doit pas s’arrêter aux discours. Il doit se traduire dans les actes, dans les lois appliquées, dans les mentalités transformées. La femme comorienne a su prouver qu’elle était capable d’occuper des fonctions de pouvoir, d’innover, d’apprendre et de guider. Qu’il s’agisse de femmes gouverneures, ministres ou députées, elles incarnent cette nouvelle ère où la femme est actrice de son propre destin.
Un jour, nous verrons peut-être une femme présidente de la République, et ce jour-là, nous aurons franchi un pas décisif vers une société qui respecte et garantit à chaque citoyenne le droit d’aimer librement. Car c’est bien cela le cœur de notre combat : faire en sorte que la femme comorienne puisse aimer qui elle veut, sans contrainte ni peur, et vivre selon ses propres choix
HOUDAIDJY SAID ALI
Juriste Publiciste et Internationaliste
Paris – France

