Il m’arrive parfois de participer à des débats sur la démocratie comorienne, dans lesquels j’appelle à la prudence et à ne pas se précipiter. Certes, bien des choses méritent d’être améliorées aux Comores, mais, à mes yeux, il s’agit là d’un conflit intergénérationnel que l’on tente de provoquer prématurément. Je partage l’idée que le pays doit aller de l’avant, que le gouvernement peut mieux faire, que les conditions de vie peuvent s’améliorer. Mais fort de mes connaissances et de la maturité politique que j’ai acquise, j’ai appris à ne pas me hâter. Il faut savoir faire preuve de patience, refuser de nager à contre-courant, et prendre le temps de construire.
J’ai d’abord observé l’évolution démocratique de certains pays avant de me pencher sur celle des Comores, notamment à travers une comparaison avec le Sénégal. Ce pays, indépendant depuis 1960, offre un exemple significatif. J’ai invité chacun à considérer l’écart de quinze années qui sépare l’indépendance du Sénégal de celle des Comores, acquise en 1975. Ce retard initial a eu un impact certain. Plutôt que de vouloir ressembler au Sénégal immédiatement, il conviendrait de s’inspirer de son parcours, de suivre l’évolution qui a conduit ce pays à devenir ce qu’il est aujourd’hui. Reproduire le résultat sans traverser les étapes serait illusoire.
Il faut rappeler qu’après l’indépendance, les Comores se sont retrouvées sans spécialistes, les colons français ayant quitté l’archipel. Le Sénégal, alors, a manifesté sa solidarité en envoyant des professeurs et des médecins. Ce geste a marqué les relations entre les deux pays. Le Sénégal assurait même, semble-t-il, certaines fonctions diplomatiques pour les Comores. Il faut voir dans cet appui fraternel plus qu’un simple épisode : un lien historique entre deux nations africaines ayant partagé l’expérience coloniale française, mais à des stades différents.
Le Sénégal, en avance sur les Comores en matière de démocratie, est une terre d’expérimentation politique. N’oublions pas que Saint-Louis fut la capitale de l’Afrique occidentale française dès 1895, avant que Dakar ne prenne le relais en 1902 jusqu’en 1958. Cette histoire a doté le Sénégal d’une expérience institutionnelle solide. Il fut l’un des premiers États d’Afrique à accéder à l’indépendance, et a pu tester divers modèles de gouvernance. Sous Senghor et Abdou Diouf, des jalons ont été posés ; sous Abdoulaye Wade, les fruits ont commencé à mûrir ; et sous Macky Sall, un héritage démocratique conséquent a été consolidé, aujourd’hui transmis à Diomaye Faye.
Les Comores, elles, ont accumulé les retards dans leur processus de décolonisation. Elles ont subi de nombreuses crises, des coups d’État successifs, et des tensions séparatistes, si bien que certains experts ont fini par qualifier le pays de république bananière. Ce n’est qu’en 2001, avec les Accords de Fomboni, qu’un semblant de stabilité a été retrouvé. Si l’on veut faire une lecture honnête de la démocratie comorienne, il faut commencer à partir de 2002. Avant cela, ce ne fut que querelles entre îles et rivalités entre hommes politiques.
Le retard des Comores dans leur développement démocratique n’est donc pas surprenant. Il est le fruit de facteurs multiples, parmi lesquels figurent en premier lieu les acteurs politiques et le système institutionnel en place. La rivalité historique entre Ahmed Abdallah Abderemane et Ali Soilihi a profondément fissuré l’unité nationale. Elle continue de se manifester aujourd’hui dans les tensions entre le président actuel, Son Excellence Azali Assoumani, et l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi.
À bien y regarder, les régimes successifs n’ont cessé de montrer leur fragilité. Chaque gouvernement se sent obligé de refléter un équilibre régional : des représentants de Mohéli, d’Anjouan, et de la Grande Comore doivent y figurer. Ce n’est plus la compétence qui prime, mais la peur de voir ressurgir des velléités séparatistes. Les Accords de Fomboni avaient pour ambition de soigner cette pathologie, mais force est de constater qu’ils n’ont fait qu’en masquer les symptômes.
Un autre problème majeur réside dans les limites des compétences des responsables actuels. Il ne suffit pas d’être ministre ou directeur : il faut disposer d’une vision claire, d’une intelligence politique étendue, et d’une compréhension des enjeux économiques, juridiques et financiers. Bien que certains cadres se distinguent par leur sérieux, l’ensemble demeure trop faible pour porter le pays vers l’excellence. Les gouvernements se succèdent sans réel changement. Ou alors si peu.
C’est pourquoi j’ai cherché à mieux comprendre l’état d’esprit de ceux qui nous dirigent. Et le constat est amer : certes, nous avons des dirigeants, mais quelles sont leurs compétences réelles ? Beaucoup sont les témoins de l’époque d’Ahmed Abdallah Abderemane. Si nous voulons sortir les Comores de l’impasse, il faudra rompre avec cette génération. Il faut une nouvelle élite, porteuse d’une vision neuve, capable de répondre aux besoins profonds du pays.
La question de l’alphabétisation en est une illustration révélatrice. Avant l’indépendance, l’enseignement était essentiellement coranique. Seule une minorité accédait à un enseignement plus classique, souvent à Madagascar. En 1975, environ 35 % des enfants en âge d’être scolarisés au primaire l’étaient effectivement. À peine 5 % accédaient au secondaire, et très peu atteignaient le baccalauréat. Selon les données d’Afristat, le taux d’alphabétisation était estimé à 22,5 % en 1950, à 58,4 % en 1965, puis à 47,9 % en 1979. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Ils révèlent la pénurie de cadres et de dirigeants aptes à répondre aux besoins de l’État comorien.
Ce n’est qu’à partir des années 1990 que de jeunes comoriens ont commencé à être mieux formés. Et il aura fallu attendre les années 2000 pour que certains hommes politiques compétents émergent. Mais ces derniers se sont retrouvés enfermés dans un système verrouillé, dominé par l’influence des notables. Le pays n’a jamais été vraiment entre de bonnes mains. Pourtant, rien n’est perdu. J’ai confiance en l’avenir.
La jeunesse comorienne est aujourd’hui largement formée à l’étranger, notamment au Sénégal et au Maroc. Ces jeunes représentent une ressource précieuse, et les premiers effets de cette formation commencent à se faire sentir. Mais, comme je l’ai dit plus tôt, il s’agit d’un conflit de générations. La nouvelle génération doit arracher le pouvoir à l’ancienne. Elle en a les compétences. Elle commence à s’implanter dans les institutions. Il faut attendre encore un peu. Cette vieille classe politique disparaîtra d’elle-même.
Dans moins de dix ans, cette nouvelle génération aura réussi à s’intégrer pleinement. Elle remplacera les anciens et apportera une gouvernance enfin cohérente, compétente et tournée vers l’intérêt général. Si les anciens refusent de céder la place, il faudra les y contraindre. Je ne sais pas si cela se produira en 2029 — peut-être plutôt à l’horizon 2034. À ce moment-là, ceux qui sont aujourd’hui à l’extérieur se lèveront et mettront leurs compétences au service de l’État comorien.
Rien ne sert de se mettre inutilement en danger. Ces politiciens vieillissants ne céderont jamais volontairement leur « vache à lait ». Il faut donc élaborer une stratégie, car dans ce conflit intergénérationnel, soit la jeunesse prendra le dessus pacifiquement, soit elle devra arracher sa place. Ce n’est pas une vision. C’est une promesse.
Les Comores n’ont pas à s’étonner du développement du Sénégal. Il faut simplement patienter et attendre son heure. Le Sénégal récolte aujourd’hui les fruits de ses efforts. Les Comores, elles aussi, finiront par être récompensées. Il ne s’agit pas de comparaison, mais de lucidité. Celui qui entre tard à l’école ne peut avoir le même niveau que celui qui a commencé plus tôt, quels que soient leurs talents individuels.
Je suis convaincu qu’il existe déjà sur place, et parmi ceux qui étudient encore, une équipe capable de répondre aux défis du pays. C’est en la jeunesse que je place mes espoirs. Il faut vivre pour voir ce jour arriver. Et si Dieu en décide autrement, nous tracerons son chemin. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que ce jour advienne
HOUDAIDJY SAID ALI
Juriste Publiciste et Internationaliste
Paris – France

