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INTERVIEW-Abdou Djabir dénonce la dérive autoritaire : « Aux Comores, il n’y a plus d’État de droit »

Ancien haut fonctionnaire, universitaire, ex-député et figure historique de l’opposition, Abdou Djabir, dit Dr Djabir, livre à Comores Échos 24 une analyse sans concession de la situation politique aux Comores. Interdiction des réunions politiques, répression administrative, confiscation du pouvoir et remise en cause de la présidence tournante : le leader du mouvement Swauti ya Mwali alerte sur ce qu’il qualifie de dictature et appelle à un retour urgent à l’ordre constitutionnel de 2001, condition selon lui indispensable à la stabilité, à l’État de droit et à l’avenir de la jeunesse comorienne.

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement aux lecteurs de Comores  Échos 24 et revenir sur les grandes étapes de votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Abdou Djabir, connu sous le nom de Dr Djabir, docteur de troisième cycle en droit public. Je suis comorien de nationalité. J’ai travaillé au ministère des affaires étrangères des Comores, comme directeur des affaires juridiques et des affaires consulaires. Ensuite, j’ai travaillé au ministère de la justice et de la santé, comme directeur de cabinet. J’ai travaillé au gouvernorat de Mohéli comme secrétaire général auprès du gouverneur, puis comme commissaire en charge de l’économie, des finances et de la coopération décentralisée. Politiquement, j’ai milité contre le régime des mercenaires de Bob Denard et d’Ahmed Abdallah Abderemane et j’ai fait deux années de prison dans le camp militaire de Voidjou, pour coalition de fonctionnaires et non révélation des faits attentatoires à la sûreté de l’État.

Après la prison, je me suis refugié à Mayotte sous administration française, où j’ai enseigné le droit public à la capacité en droit, puis exercé en même temps, la fonction de conseiller d’orientation scolaire au sein de la direction de l’enseignement de Mayotte. En 1996, j’ai réussi le concours national d’entré à l’Institut régional d’administration de Nantes. Après j’ai travaillé à la préfecture de Chartres comme adjoint au responsable de l’urbanisme et de l’environnement. De retour à Mayotte, j’ai travaillé comme directeur des affaires juridiques et foncières à la direction de l’équipement de la collectivité départementale de Mayotte. Ensuite, j’ai été mis à la disposition du conseil général de Mayotte où j’ai créé la direction des affaires juridiques et des affaires foncières. Je fus nommé directeur des marchés publics. A la suite d’un mouvement xénophobe contre les Comoriens à Mayotte, je suis retourné aux Comores où j’ai enseigné à l’université comme maître de conférence. Ensuite, j’ai ouvert une école de droit et d’administration à Mohéli qui a fonctionné pendant un an. L’école n’a pas obtenu l’autorisation du ministère de l’éducation à Moroni. J’ai continué mes activités politiques dans l’opposition et j’ai été élu député en 2009. J’ai été candidat aux élection de la présidence de l’Union en 2010, et j’ai été éliminé au deuxième tour. Aujourd’hui, je dirige l’opposition politique de la Voix de Mohéli « Swauti ya Mwali ». Nous revendiquons la présidence tournante pour Mohéli en 2026, conformément à la constitution du 23/12/2001. 

Après la capitale et Fomboni, à Mohéli, le préfet de Djando a à son tour décidé  d’interdire les réunions politiques dans les domiciles privés. Quelle lecture faites-vous  de cette décision ? 

Il s’agit d’abus de pouvoir et d’arbitraire de l’administration dans ce régime de dictature  sanguinaire du colonel Azali Assoumani. En effet, la constitution comorienne, la loi de 1986  inspirée de la loi de juillet 1901 soumettent à l’autorisation administrative, les seules réunions  publiques et les manifestations. Les réunions privées à domicile sont libres et ne demandent  pas l’autorisation de l’administration. L’entrée de la gendarmerie dans ma maison avant hier  pour me notifier l’interdiction d’organiser des réunion à domicile est illégale. C’est la raison  pour laquelle j’ai répondu au préfet du centre en lui demandant d’annuler sa décision illégale.  J’ai précisé que j’envisage de faire un recours hiérarchique après des autorités supérieures (le  ministre de l’intérieur) pour demander l’annulation de cette décision qui interdit les réunions  privées à domicile et sans base légale. J’ai précisé que je suis disposé à attaquer cette décision illégale devant le tribunal administratif, afin d’en demander l’annulation et la réparation des  préjudices éventuels. Confère mes déclarations précédente à propos des droits et libertés.

Selon vous, ces décisions successives traduisent-elles une volonté du régime de Azali  Assoumani d’étouffer le débat politique et l’expression démocratique dans l’espace  public comorien ? 

C’est surtout la volonté du colonel Azali d’enterrer définitivement la présidence tournante à Mohéli, où est née la réconciliation nationale du 17 février 2001. Azali Assoumani a annoncé son arrivée à Mohéli le 17 février 2026, pour la réconciliation nationale. Mais les Comoriens ont réagi pour dire qu’ils ne sont pas en conflit entre eux. Le régime organise un mascarade de réconciliation nationale destinée à changer sa constitution du 30 juillet 2018 pour se renforcer. Il veut un premier ministre en la personne de son fils qu’il a nommé secrétaire général du gouvernement, investi des fonctions de premier ministre de fait. Il prépare sa succession au sein de la famille. A mon avis, les décisions successives visent à étouffer l’opposition qui demande le départ d’Azali 

De plus en plus de Comoriens critiquent le régime actuel. Comment analysez-vous  l’état de l’État de droit aux Comores aujourd’hui ? 

Il n’y a pas d’État de droit aux Comores. Il y a une dictature qui tue, emprisonne, pousse à l’exil forcé, règne par la peur des armes, sous le régime corrompu d’un colonel chef d’état major, ancien Président de l’Union africaine. Les Comoriens ne sont plus en sécurité ni chez eux, ni à l’extérieur car ils sont assassinés qu’ils soient militaires ou civils, fonctionnaires ou pas. Il y a à peine une semaine, une jeune femme égyptienne mariée à un Comorien de Mohéli est venue ici réclamer publiquement l’assassinat de son jeune mari qui aurait détourné son argent. Le juge d’instruction aurait retenu la jalousie d’une coépouse. La femme égyptienne aurait corrompu les autorités politiques, judiciaires, sanitaires, militaires et pénitentiaires. Le lendemain du départ de l’Égyptienne, son mari est mort entre la prison et l’hôpital dans des conditions de détention exécrables, et sans procès. Les Comores dans l’instabilité politique et le désordre institutionnel. L’État de droit est réclamé en vain, par la société civile, pour remplacer les hommes forts par des institutions fortes. 

Le pouvoir en place prévoit l’organisation d’assises dites de « réconciliation » à  Fomboni. Quelle est votre position sur cette initiative et quelles en sont, selon vous,  les véritables motivations ? 

J’ai répondu à cette question sur la rubrique numéro trois. 

Vous avez récemment lancé un mouvement politique d’opposition dénommé Swauti  ya Mwali. Comment est née cette initiative et quelle a été sa motivation première ? 

Le mouvement Swauti ya Mwali (la voix de Mohéli) est né d’une réaction contre la volonté du colonel Azali Assoumani d’empiéter sur la présidence tournante de Mohéli (2026- 2031), après avoir empiété et volé à l’île d’Anjouan, la présidence tournante de 2021-2026. Le colonel Azali est de retour au pouvoir en 2016, après avoir été mal élu au troisième tour et

à 104 % du suffrage. Il a tripatouillé la constitution qui l’a fait élire pour un mandat unique de présidence tournante de cinq ans non renouvelable. Actuellement, il cumule trois mandats successifs, crée l’exaspération, le ressentiment des autres îles éligibles à la présidence tournantes et des velléités séparatistes. Le mouvent politique Swauti ya Mwali est né pour réclamer la présidence tournante pour Mohéli en 2026, l’alternance démocratique,le retour à l’ordre constitutionnel qui avait ainsi établi le cycle de la présidence tournante : 2016-2021 pour le tour de la Grande Comore, 2021-2026 pour le tour d’Anjouan, et 2026-2031 pour le tour de Mohéli.  

Face à la situation politique actuelle aux Comores, quel message adressez-vous à la  jeunesse comorienne, notamment à la lumière des récents événements survenus à  Madagascar ? 

La jeunesse comorienne représente 64 % de la population. Plus de 60 % de jeunes de 15 à 35 ans sont sans emplois. Ils forment le gros lot du drame humain des familles qui disparaissent en mer par noyades, qui tentent de franchir le « mur aquatique mortifère du visa Balladur », afin de rejoindre « l’eldorado de Mayotte ». Le mouvement Swauti ya Mwali a appelé la jeunesse à nous rejoindre pour réclamer la présidence tournante pour Mohéli en 2026, ainsi que le changement, c’est à dire sortir du manque de qualification professionnelle liée à la dégradation de l’enseignement. Contre la dictature, il faut dénoncer le tripatouillage de la constitution par des dictateur sanguinaires. Il faut appuyer le bouton du retour à l’ordre constitutionnel de 2001, et l’alternance démocratique. C’est le seul moyen d’assurer la stabilité politique et institutionnelle de notre pays, l’avènement de l’État de droit, des institutions fortes à la place des hommes forts, la lutte contre le chômage et la précarité sociale grâce à la promotion de l’économie de croissance et la compétition salutaire entre îles. 

Quel est votre mot de la fin ? 

Les Comores sont un beau pays tranquille. Elles paient les frais de l’isolement du reste du monde, des enjeux du territoire et du rôle de sentinelle dans une zone stratégique à l’entrée nord du canal de Mozambique où passent chaque année, cinq mille bateaux pétroliers vers les pays du Nord. La région est convoitée par les grandes puissances à cause de ses ressources énergétiques, en cette période de tensions géopolitiques mondiales. Les Comores ont un avenir prometteur, à condition de diversifier leur coopération bilatérale et multilatérale, de sortir de la gouvernance chaotique centralisée, de créer un marché économique plus intégré, et d’en finir avec le « mur aquatique » du visa Balladur mortifère. Celle-ci entretient au sein de l’unique Archipel des Comores, deux administrations ennemies, empêche la libre circulation des hommes, des biens. Le Senat français vient d’approuver une loi qui autorise l’exploitation du pétrole du canal de Mozambique, dans la zone économique exclusive que la France s’est taillée à partir de Mayotte, malgré les protestations des autorités comoriennes. 

La rédaction de Comores Echos24

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