Opinion

Entre violence et silence : l’État comorien à l’épreuve de la sécurité (Par Saidou Faissoil) 

Aux Comores, l’homicide n’est plus un événement exceptionnel. Il s’inscrit désormais dans une dynamique alarmante, symptôme manifeste de la déliquescence progressive de l’État. Meurtres récurrents, victimes innocentes, familles brisées, quartiers livrés à la peur – et en face, un silence assourdissant de la part des institutions.

L’inaction des pouvoirs publics est manifeste. La société s’habitue, les autorités s’en accommodent, et progressivement, l’horreur devient routine. Ce à quoi nous assistons n’est plus une simple recrudescence de la criminalité : il s’agit d’une crise profonde, systémique, aux multiples dimensions.

Le système judiciaire, quant à lui, se révèle incapable d’apporter des réponses concrètes. Dépourvu de moyens scientifiques élémentaires – absence de prélèvements ADN, d’analyses d’empreintes, de laboratoire médico-légal opérationnel – il fonctionne sur la base de témoignages flous, de rumeurs et d’approximations. C’est une justice rendue à l’aveugle, au sens propre comme au figuré.

Dans un tel contexte, comment évoquer la dissuasion ou l’équité judiciaire ? Comment espérer protéger une population qui voit les auteurs de crimes disparaître dans l’anonymat, sans jamais être inquiétés ?

Le sentiment d’impunité se généralise. Et avec lui, s’installe une perception dangereuse : celle selon laquelle la violence constitue un moyen acceptable – voire rentable – de s’imposer dans la société.

Ce n’est pas uniquement l’ordre public qui vacille. C’est l’ensemble de l’édifice étatique, moral et institutionnel qui se désagrège. Ces crimes ne relèvent plus des simples faits divers : ils révèlent un mal plus profond – perte de repères, effondrement de l’autorité publique, corruption endémique, et une jeunesse abandonnée, privée de perspectives.

Cette crise est multiforme. Économique, avec un chômage massif. Institutionnelle, avec une justice démunie, parfois politisée et mal formée. Politique, avec un État plus soucieux de sa propre survie que de ses responsabilités régaliennes. Et sociale, avec une érosion inquiétante des valeurs familiales et communautaires.

Un fait marquant illustre cette réalité : présent aujourd’hui à la Cité des sciences de Tunis pour assister à une conférence sur la transition énergétique en Afrique du Nord, j’ai échangé durant la première pause avec un jeune cadre du ministère de la Justice comorien. À ma question sur la situation du pays et de sa population, il m’a répondu sans détour : « Tout va mal ici. Personne ne peut exercer son métier avec la conscience tranquille. »

Un aveu lourd de sens, révélateur du profond malaise qui gangrène notre appareil judiciaire.

Aux autorités comoriennes : le temps n’est plus aux discours convenus ni aux promesses vides. Gouverner, ce n’est pas seulement couper des rubans ou prononcer des allocutions. Gouverner, c’est avant tout garantir la sécurité des citoyens, protéger leur droit fondamental à la vie et assurer un accès équitable à la justice.

Votre silence constitue une grave défaillance. Une faute morale.

Il est urgent de faire preuve de responsabilité, de courage politique et de loyauté républicaine. La sécurité n’est pas un luxe. Elle est le socle indispensable de toute démocratie, la condition sine qua non de la stabilité et du développement durable.

À nos oulémas, guides religieux et autorités morales de la nation : il est de votre devoir spirituel et éthique de dénoncer fermement la banalisation de la violence. Vos voix doivent s’élever dans les mosquées, les conférences et les médias pour rappeler aux fidèles les fondements sacrés du respect de la vie humaine, de la justice et du vivre-ensemble. L’islam que nous professons n’est pas celui du silence face à l’injustice, mais celui de l’engagement actif pour la paix et la cohésion sociale.

Aux notables et chefs coutumiers de la République : l’heure est grave. Vous êtes les garants de l’ordre traditionnel et de l’équilibre communautaire. Votre responsabilité est aujourd’hui historique. Il vous revient de reprendre la parole, de mobiliser vos réseaux, de réactiver vos mécanismes de prévention et de médiation pour enrayer cette spirale infernale de la violence. L’indifférence serait une complicité.

Enfin, aux cadres intellectuels, scientifiques, historiens, sociologues, psychologues et juristes comoriens – qu’ils soient dans le pays ou dans la diaspora – nous lançons un appel solennel : votre rôle est capital. Il est temps de constituer un bloc de réflexion national et interdisciplinaire sur les dérives de notre société, en particulier sur le désarroi de notre jeunesse. Nous avons besoin d’analyses rigoureuses, de diagnostics lucides, mais surtout de propositions concrètes. Réfléchir, écrire, débattre et formuler des solutions durables : tel doit être votre engagement. Car l’urgence n’est pas seulement sécuritaire – elle est également intellectuelle, morale et culturelle. Le peuple comorien souffre. Il attend de ses élites une vision, une voix, un cap.

Aucune réforme – qu’elle soit économique, sociale ou institutionnelle – ne saurait prospérer dans un climat d’insécurité chronique. Tant que l’État comorien demeurera incapable de protéger ses citoyens et de faire la lumière sur les crimes commis, tout projet de société relèvera de l’illusion.

À force de détourner le regard, viendra inévitablement un jour où les Comores s’enfonceront dans une nuit dont elles ne sortiront peut-être jamais.

 

Saidou Faissoil.

 

aliou

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