Aux Comores, une expression paradoxale s’est progressivement imposée dans le langage courant : celle des « jeunes retraités ». Elle désigne une frange croissante de diplômés qui, faute d’insertion professionnelle, voient leurs années les plus productives s’éroder dans une attente prolongée. Derrière cette formule ironique se cache une réalité sociale préoccupante, nourrie par un système éducatif peu connecté au marché du travail et des pratiques de recrutement souvent contestées.
Dans les rues de Moroni, Mutsamudu ou Fomboni, la scène est devenue familière. Des jeunes titulaires de licences ou de masters passent leurs journées à discuter, jouer aux dominos ou débattre de l’actualité. Beaucoup ont dépassé la trentaine, certains approchent la quarantaine, sans avoir jamais signé de contrat de travail ni cotisé à une caisse sociale. La dépendance prolongée vis-à-vis des familles et l’absence de perspectives finissent par installer un sentiment de déclassement et d’inutilité sociale.
Cette situation ne relève pas d’un choix individuel, mais d’un blocage structurel. Pour nombre de ces diplômés, l’accès au premier emploi demeure un obstacle insurmontable, indépendamment de leur niveau de qualification. La question de la responsabilité dépasse les individus. Elle renvoie à un ensemble de facteurs structurels qui se renforcent mutuellement.
Le secteur public, principal pourvoyeur d’emplois qualifiés, est largement saturé. En l’absence d’une politique industrielle structurée et d’un tissu privé capable de créer des emplois durables, l’économie reste dominée par des activités informelles et de subsistance, peu adaptées à l’absorption de cadres formés.
À cela s’ajoute l’inadéquation entre formation et besoins économiques. L’Université des Comores et les parcours de formation à l’étranger produisent majoritairement des profils juridiques, administratifs ou littéraires, alors que le marché, pourtant limité, manque de compétences techniques : agriculture moderne, pêche, numérique, énergies renouvelables, maintenance ou métiers manuels qualifiés.
Enfin, de nombreux jeunes dénoncent le poids du népotisme et des réseaux d’influence dans les recrutements. La perception d’un accès inégal aux opportunités, fondé davantage sur les relations que sur le mérite, alimente la démotivation et la défiance envers les institutions. « On étudie pour servir son pays, mais on finit par devenir une charge pour ses parents à l’âge où l’on devrait les soutenir », confie un diplômé en économie à Moroni.
Les effets de ce blocage sont multiples. L’exode des compétences s’intensifie, notamment vers la France ou les pays de la région, privant l’archipel de ressources humaines formées. Sur le plan social, la précarité prolongée favorise un mal-être psychologique et une désillusion profonde chez une partie de la jeunesse. Sur le plan économique, l’inactivité forcée d’une population jeune et instruite constitue un frein majeur au développement.
Pour de nombreux observateurs, la situation des « jeunes retraités » n’est pas irréversible. Elle suppose toutefois des réformes structurelles. Le soutien à l’entrepreneuriat, notamment par un meilleur accès au financement, figure parmi les leviers régulièrement évoqués. La réorientation des formations vers les secteurs porteurs, tourisme, économie bleue, agriculture, numérique, énergies renouvelables, apparaît également comme une nécessité.
La crédibilité des recrutements publics reste un enjeu central. Des procédures transparentes et fondées sur le mérite pourraient contribuer à restaurer la confiance et à redonner une perspective à une jeunesse en attente.
À défaut d’une réponse politique et collective à la hauteur des enjeux, les Comores risquent de voir se prolonger ce phénomène silencieux : une génération formée, mais contrainte à l’inactivité, attendant indéfiniment une insertion qui tarde à venir.

