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De l’ascension au déclin du guide Kadhafi : Récit d’une souveraineté libyenne confisquée (Chronique de BI)

De l’ascension au déclin du guide Kadhafi : Récit d’une souveraineté libyenne confisquée

La Libye, pays stratégique au cœur du Maghreb, constitue l’un des exemples les plus significatifs des paradoxes du continent africain contemporain. Ancien modèle d’affirmation souveraine et de développement endogène sous la gouvernance de Mouammar Kadhafi, l’État libyen est devenu, à l’aube des années 2010, un symbole de désagrégation institutionnelle, miné par les interventions étrangères et les luttes internes. Cette trajectoire, oscillant entre consolidation nationale et effondrement brutal, invite à une lecture critique des dynamiques géopolitiques et des enjeux de souveraineté dans l’espace africain.

Avant sa chute, la Libye affichait les caractéristiques d’une puissance émergente : dotée d’importantes réserves pétrolières et gazières, forte d’un secteur agricole fruitier centré notamment sur la production de dattes, d’une industrie en expansion et d’un secteur touristique prometteur, elle bénéficiait également des transferts financiers de sa diaspora. Ce capital économique permettait au pays de s’affirmer, tant sur la scène africaine qu’arabe, comme un acteur géopolitique de premier ordre.

Dans ce contexte, une interrogation persiste : quelles leçons tirer de l’expérience libyenne, tant pour comprendre les mécanismes d’érosion de la souveraineté étatique que pour repenser les trajectoires possibles d’émancipation politique en Afrique ? Un parallèle éclairant peut être établi avec la situation actuelle de l’Union des Comores, où la question de la souveraineté nationale demeure centrale dans les dynamiques de gouvernance.

Une indépendance contrariée : de la monarchie à la révolution

Territoire historiquement convoité, la Libye est passée sous domination arabe, ottomane, puis italienne. En 1951, elle accède à l’indépendance sous la forme d’une monarchie fédérale dirigée par le roi Idris Ier. Si cette indépendance marque une rupture avec l’ordre colonial, elle ne débouche pas sur une gouvernance inclusive ni sur une redistribution équitable des ressources. En centralisant progressivement le pouvoir, en entretenant des réseaux clientélistes tribaux et en se désolidarisant des causes arabes régionales (notamment la cause palestinienne), le régime monarchique s’aliène une large part de la population.

Idris Ier roi de Libye de 1951 à 1969

En 1969, un coup d’État militaire orchestré par un groupe de jeunes officiers, conduit par Mouammar Kadhafi, renverse la monarchie. À seulement 27 ans, cet officier issu des marges sahariennes impose un tournant politique radical, fondé sur une idéologie hybride mêlant socialisme arabe, nationalisme, islam et panafricanisme.

Mouammar Kadhafi en 1969

Kadhafi, idéologue du Sud global et bâtisseur d’une alternative africaine

Mouammar Kadhafi s’inscrit dans la lignée des leaders charismatiques du Sud global. Inspiré par Gamal Abdel Nasser, il développe une pensée politique singulière, formalisée dans sa « Troisième théorie universelle », publiée dans le Livre vert. Cette doctrine prône une démocratie directe fondée sur des comités populaires, rejetant à la fois le multipartisme libéral occidental et les modèles bureaucratiques soviétiques.

Sur le plan interne, son bilan est profondément transformateur : nationalisation des hydrocarbures, investissement massif dans les infrastructures, gratuité des services de santé et d’éducation, autonomisation croissante des femmes, construction du Grand Fleuve artificiel (en plein désert). Ces initiatives contribuent à une amélioration notable du niveau de vie et à un renforcement de la cohésion nationale.

Le Grand fleuve artificiel libyen en plein désert

Au niveau continental, Kadhafi se positionne en fervent promoteur de l’unité africaine. Il soutient financièrement les mouvements de libération, impulse la création de l’Union africaine, milite pour l’instauration d’institutions panafricaines souveraines (monnaie commune, armée continentale). Cette posture, perçue comme subversive par les puissances occidentales, conduit à son isolement diplomatique progressif et à une intense campagne de diabolisation sur la scène internationale.

2011 : un effondrement orchestré

L’année 2011 marque un tournant décisif. Sous l’impulsion des soulèvements dits du « Printemps arabe », des manifestations éclatent à Benghazi. Rapidement, les revendications initiales sont instrumentalisées par des factions armées bénéficiant du soutien militaire de l’OTAN. L’intervention occidentale, menée sous couvert de la « responsabilité de protéger », précipite l’effondrement du régime.

La chute de Kadhafi, capturé et exécuté dans des conditions brutales, ouvre une période de fragmentation politique et territoriale. Le pays se divise entre deux gouvernements concurrents, respectivement appuyés par des puissances étrangères. A l’Ouest (Tripoli), le gouvernement d’union national (GUN) est reconnu par l’ONU et est dirigé par Abdelhamid Dbeibah. A l’Est (Benghazi/Tobrouk), le gouvernement rival est soutenu par le maréchal Khalifa Haftar, avec un premier ministre nommé par le parlement de l’Est, Osama Hamad.  La Libye est devenue le théâtre d’un conflit prolongé.

Osama Hamad (Benghazi/Tobrouk) et Abdelhamid Dbeibah (Tripoli)

Depuis lors, la Libye est plongée dans une instabilité chronique : effondrement des institutions, prolifération des milices, violations massives des droits humains, développement de réseaux de traite d’êtres humains. L’État libyen, tel qu’il avait été bâti au cours des décennies précédentes, a cessé d’exister.

Le miroir comorien : souveraineté entravée, dépendances persistantes

À l’instar de la Libye, les Comores sont confrontées à une souveraineté inachevée. Si l’archipel a accédé à l’indépendance en 1975, il reste sous forte influence extérieure, en particulier française. La présence militaire à Mayotte, le contrôle monétaire exercé via le franc CFA comorien, les aides bilatérales conditionnées et les interférences dans les processus politiques témoignent d’une dépendance structurelle prolongée.

L’abandon du système de présidence tournante, qui assurait un équilibre institutionnel entre les îles, a contribué à la centralisation du pouvoir et à une accentuation des tensions locales. Cette dynamique rappelle la fin du fédéralisme en Libye sous la monarchie, prélude à une crise de légitimité.

Aux Comores, la domination prend une forme plus subtile : elle est économique, institutionnelle, diplomatique. Elle ne se manifeste pas par des bombardements, mais par des réformes imposées, des partenariats asymétriques et une infantilisation politique latente.

Comment repenser la souveraineté africaine à l’aune des désillusions libyennes ?

L’expérience libyenne met en lumière les limites d’un modèle de développement souverain dans un système international encore profondément asymétrique. L’ingérence, qu’elle soit militaire ou institutionnelle, demeure l’un des principaux obstacles à l’émancipation africaine.

Les Comores, bien qu’éloignées des convulsions violentes de la Libye, partagent avec cette dernière une fragilité politique entretenue par des logiques postcoloniales. Dès lors, l’enjeu n’est plus seulement de préserver une souveraineté formelle, mais de construire une souveraineté effective, fondée sur des partenariats régionaux solides, la valorisation des ressources locales, et une gouvernance inclusive.

L’initiative de la Commission de l’océan Indien, la montée en puissance des partenariats Sud-Sud, ou encore les dynamiques d’intégration continentale via la ZLECAf (zone de libre-échange continentale africaine) sont autant de pistes vers une refondation de la souveraineté africaine. L’héritage de Kadhafi, au-delà des controverses, demeure une invitation à penser un avenir autonome, à l’échelle du continent.

 

Les chroniques panafricaines N°04-05/25  BI  

aliou

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